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Fouquier-Tinville rue d'Aboukir, 1775.

113 Rue d'Aboukir Paris

Antoine-Quentin de Fouquier-Tinville, fils d'un riche cultivateur des environs de Ham (Somme), a acheté à 29 ans la charge de procureur au Châtelet (avocat) de Me Cornillier, dont le cabinet était rue du Foin-Saint-Jacques. Cette ruelle suivait le tracé du boulevard Saint-Germain entre le boulevard Saint-Michel et la rue Saint-Jacques. Il a payé 32.400 livres dont il a emprunté la moitié à l'abbé Collier de La Marlière. A l'époque, il demeurait rue Pavée-Saint-Sauveur (rue Tiquetonne), mais en 1775, après avoir épousé sa cousine Dorothée, il demeure rue Bourbon-Villeneuve (rue d'Aboukir), "presque à l'angle de la rue Saint-Philippe". Il y dispose de son cabinet et son logement dans une dizaine de pièces richement meublées. La famille a 5 enfants et dispose d'une résidence secondaire. Mais en 1782, Fouquier-Tinville devient subitement veuf et désargenté. Il va se remarier quelques mois plus tard avec Jeanne Gérard d'Aucourt et abandonner alors en 1783 ses propres enfants et ce logement. Il n'ira même pas à l'enterrement de sa fille Adélaïde, morte à 6 ans et demi chez une nourrice de Saint-Quentin. En 1792, il vend sa charge et devient oisif. Errant alors d'appartement en appartement, sans ressources, il vit un temps rue Saint-Honoré, près de la maison du menuisier Duplay, l'hôte de Robespierre (v. 1er arr, rue Saint-Honoré) et sollicite enfin un emploi auprès de son ami Camille Desmoulins, bombardé secrétaire général du ministère de la Justice. A l'époque, les vrais magistrats ne veulent plus assurer leurs fonctions et 5 jours plus tard, alors qu'il espérait une place de greffier, voici Fouquier-Tinville nommé "directeur du jury d'accusation près le tribunal criminel extraordinaire". En mars 1793, il est accusateur public au tribunal révolutionnaire avec un logement dont l'entrée se situe dans la cour de la "Maison de justice", dans la cour de la Conciergerie. A partir de ce moment, "il travailla vingt heures par jour à envoyer des gens à la guillotine" et "au sortir de ses audiences, tandis qu'on entassait pêle-mêle sur les charrettes ceux qu'il envoyait à la mort, les mères avec leurs filles, les maris avec leur femme, des vieilles religieuses impotentes et des enfants de 17 ans, cet homme rentrait chez lui, s'asseyait entre sa femme et sa tante, mangeait de bon appétit et faisait sauter ses enfants sur ses genoux"  [Georges Lenôtre, Vieilles maisons, vieux papiers, Perrin 1926]. Jeté dans un cachot de la Conciergerie le 11 thermidor, Fouquier-Tinville échappe au lynchage de la foule. Transféré à la prison du Plessis, il écrit à sa femme :"Je mourrai donc pour avoir servi mon pays avec trop de zèle et d'activité et m'être conformé aux vœux du gouvernement, les mains et le cœur nets (…) Je ne connais personne qui veuille se charger de ma défense". Le 8 mai 1795 (17 floréal an III), il est guillotiné à 11h, avec quinze des jurés les plus compromis. "Dès l'aube, écrit l'historien Georges Lenôtre, de tous les faubourgs, le peuple en joie descendait vers la Grève et s'entassait sur le parcours des charrettes (…) Il vit tomber les têtes de ses complices et mourut le dernier. Aussitôt que le couteau fut descendu pour la 16ème fois, un immense cri s'éleva de tous les points de la place : Sa tête ! Sa tête ! Sanson dût la montrer au peuple qui la souffleta d'un dernier bravo". Sa femme devra faire des ménages pour survivre, durant quinze ans, dans deux chambres de bonnes, au 6ème étage du 9 rue Chabanais, sur la cour.

La rue d'Aboukir portait le nom de "Bourbon-Villeneuve" jusqu'en 1792, entre la rue des Petits-Carreaux et la rue Saint-Denis. Elle est ensuite devenue la rue "Neuve-de-l'Egalité" avant de devenir en 1807 la rue d'Aboukir. Voisin de Fouquier-Tinville, à l'angle de la rue Saint-Philippe, demeurait un nommé Bousquet. Il avait recueilli pendant la Révolution la fille du baron de Ballainvilliers. Les nobles qui avaient émigré par peur de la Révolution avaient vu leurs biens séquestrés, puis confisqués, leurs personnes bannies à perpétuité. L'échafaud était promis à ceux qui se seraient hasardés en France et la mort civile frappait ceux qui ne revenaient pas. Leurs enfants, que l'âge mettait à l'abri de la guillotine, étaient chassés de partout, jetés à la rue à 8, 10 ou 13 ans, sans la moindre ressource, car il était obligatoire d'afficher à l'extérieur de son domicile le nom de tous ses locataires. C'est ainsi qu'Élisabeth-Charlotte Amable de Ballainvilliers, fille de l'intendant du Languedoc, était restée en France alors que sa famille émigrait en Allemagne et avait été confiée au majordome de son père, Bousquet, qui gérait en secret ses affaires. Il avait réussi à maintenir la fortune de la fillette, mais dix ans plus tard, avait tenté de la marier à son propre fils, Louis Bousquet. Malgré l'opposition de la famille de Ballainvilliers, il avait fini par réussir. Et deux enfants étaient nés. La jeune fille avait quasiment oublié sa famille et elle était riche. Mais Bousquet, jaloux de son rang, devait finir par l'égorger et par se tuer ensuite, dans leur appartement de la rue Neuve-de-l'Egalité, le 21 juillet 1806. Elle avait 22 ans. Tous deux allaient être enterrés au cimetière de Montmartre. Elle en fut aussitôt exhumée pour être enterrée au cimetière de Ballainvilliers, sous son nom de jeune fille. L'affaire fit à Paris un énorme scandale. A la demande de son père, fidèle du comte d'Artois (futur Charles X), Louis XVIII fit en sorte que les enfants ne portent que le nom de leur mère. Le nom de Bousquet disparut donc, sur ordre du roi, de leur état civil, comme du cimetière de Ballainvilliers.

(dessin X, DR)