Retour à la liste

L'empoisonneur rue de l'Hôtel de ville, 1777.

Rue de l'Hôtel de ville Paris Paris

Sous Louis XIV et jusqu'au XIXème siècle, la longue rue de la Mortellerie suit approximativement le tracé de l'actuelle rue de l'Hôtel-de-Ville et de la rue Ave-Maria. A proximité de l'actuelle rue de Brosse, (à l'époque rue de Longpont), se cache une "cour des Miracles", la cour Brisset (v. 2è arr, rue Saint-Sauveur).

Dans cette longue rue de la Mortellerie, Antoine-François Desrues tient, dans les années 1770, une boutique de "drogues et épices". Théâtre d'une sanglante affaire. Reprenons au début : Le 1er mars 1777, le comte de Lamotte, sans nouvelles de sa femme partie à la cour de Versailles depuis des mois, inquiet de ce silence, a décidé d'aller la rejoindre. Il a donc quitté son château du Buisson-Souef (Yonne) et se présente au château de Versailles. Là, on l'informe que la comtesse n'y a pas été vue depuis l'automne 1775… Le comte cherche donc dans Paris et finit par apprendre, le 5 mars 1777, que son fils Edouard, pensionnaire au collège de la rue de l'Homme-Armé, dans le quartier des Enfants-Rouges, a quitté l'établissement à la demande du sieur Desrues, le 11 février précédent. Ce qui est curieux, c'est que le jeune Edouard recevait de sa mère une lettre par jour et que la dernière lettre était arrivée le 28 janvier. Desrues a promis au jeune garçon de devenir page à Versailles mais lui a recommandé de ne pas ébruiter l'affaire. Le comte connaît bien ce M. Desrues car, depuis des semaines déjà, il est sur le point d'acheter le château du Buisson-Souef. De ce fait, la comtesse connaît également Desrues et lorsqu'elle est arrivée pour la dernière fois à Paris le 16 décembre 1776 avec son fils pour le mettre au pensionnat, elle l'a rencontré par hasard dans la rue de la Mortellerie alors qu'elle cherchait une chambre d'hôtel. Evidemment, Desrues les avait logés. La comtesse était partie le lendemain pour Versailles et on l'avait vue à l'opéra de Paris le 27 janvier. Pour la dernière fois. Dans Paris, le comte mène donc une enquête qui avance assez vite. Il vient de découvrir que le 14 mars, une fausse comtesse a signé un acte en faveur de Desrues chez Me Fortin, notaire à Lyon. Desrues est né à Chartres en 1743 et il apparaît de plus en plus comme la dernière personne qui ait vu la comtesse, à Paris et à Versailles. Le commissaire Mutel, alerté par le comte, se mêle enfin à l'enquête. Avant de tenir sa propre boutique, Desrues a travaillé dans le commerce d'épicerie de sa tante, rue Saint-Victor, en 1760, mais un incendie l'a détruit en 1770 alors que la tante venait de lui céder l'entreprise. On l'a soupçonné d'avoir mis le feu, mais on n'a rien prouvé. En 1773, il avait ouvert une nouvelle boutique rue des Deux-Boules, près du Châtelet, et épousé Marie-Louise Nicolaïs, fille d'un bourrelier de Melun. Fin 1774, il s'est installé 73 rue de la Mortellerie. L'enquête avance donc, mais sans révélations, lorsque par hasard, le 19 mars 1777, le lieutenant-général de police assiste à une rixe au milieu de la rue de la Mortellerie entre un nommé Ducoudray et une concierge, la veuve Masson, qui réclame son terme à cet individu pour un logement voisin. Le lieutenant-général ne dit rien mais voyant Desrues apparaître quelques instants plus tard, il lui dit "Bonjour, Monsieur Ducoudray". Stupeur générale, protestation de Desrues, mais le policier est sûr de lui, malgré le changement de vêtements de son interlocuteur. Desrues a donc loué un local sous un autre nom, en donnant l'identité de son ami Jean-Baptiste Ducoudray, marchand de vins à Tours. Revenons en arrière : La vente du château du comte est prévue au prix de 160.000 livres. La police a découvert que la comtesse a signé un acte notarié par lequel elle déclare avoir reçu 100.000 livres et que le reste sera versé à son mari qui lui a remis une procuration pour signer. Le 23 mars, le lieutenant-général de police fait enfermer Desrues au Fort-l'Evêque (v. 1er arr, quai de la Mégisserie). La police pense que Desrues, devant payer le château à la fin de 1776, n'avait pas le sou. Un oncle de sa femme avait bien été assassiné à cette époque près de Beauvais, ce qui assurait miraculeusement un héritage de 200.000 livres, mais voilà que l'enquête sur la mort de l'oncle avait gelé l'héritage, d'autant que l'on avait retrouvé dans un bois de la propriété les cadavres de trois hommes empoisonnés. Desrues, devant ce contretemps, avait convaincu l'avocat Duclos de lui prêter de l'argent. Mais Duclos, apprenant le lendemain que Desrues avait fait des faillites frauduleuses, avait annulé son prêt le 17 janvier 1777. Desrues avait rendu la lettre de change mais en avait gardé une copie et s'était présenté, muni de celle-ci, devant le notaire Levasseur. Il restait à tuer la comtesse et son fils, héritier et témoin. Tout cela était très intéressant, mais l'enquête piétinait. Lorsque tout à coup, le 26 mars 1777, Mme Desrues envoie son employée Toinette à la poste de la rue des Ménétriers, pour déposer de fausses lettres de la comtesse destinées au comte. Démasquée dans les 24 heures, Mme Desrues est incarcérée le 27. Le 30 mars, Desrues arrive à la Conciergerie. La police vient d'apprendre que le 27 janvier, un menuisier nommé Mouchy lui a livré une grande malle pour transporter du vin. Dès le lendemain, 1er avril, le lieutenant-général de police fait fouiller la cave louée par le soi-disant Ducoudray, mais ne trouve rien. On creuse la terre battue, mais sans aucun succès. Et tout à coup, au moment de renoncer, un spectateur prend la parole pour indiquer que durant toutes les opérations, le prisonnier Desrues, n'a cessé de jeter des coups d'œil discrets sous l'escalier. C'est là qu'il faut creuser ! La malle et le cadavre de la comtesse sont aussitôt découverts… Le 4 mai, on découvre le corps d'Edouard à Versailles. Desrues finit donc sur la roue, place de Grève (v. pl de l'Hôtel-de-Ville). Deux coups d'une lourde barre de fer sur chaque membre, un coup à l'estomac et le corps est jeté au bûcher.

(dessin X)