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Le gibet de Montfaucon

Place du Colonel Fabien Paris Paris

Face au siège du Parti communiste, le fameux gibet de Montfaucon, édifié à la fin du XIIIème, s'est dressé durant des siècles. Montfaucon était un gibet royal qui, à la différence des gibets seigneuriaux, avait seize piliers au lieu de huit. Comme tous les gibets, il était installé à la campagne, à la vue d'une voie fréquentée afin que sa fonction d'intimidation joue pleinement son rôle. La route qui passait là, desservant l'est de la France, rejoignait le Faubourg-Saint-Denis. Les condamnés allaient à pied jusqu'à cette colline en arrivant par l'actuelle rue de la Grange-aux-Belles. Venant sous bonne escorte du Châtelet, ils étaient pendus à l'arrivée, à moins que la corde ne casse, ce qui entraînait leur grâce. Le gibet était élevé sur une plate forme en pierres de six mètres de haut et d'environ 15 mètres sur 10. On y pendait aussi les corps des suppliciés de la place de Grève ou de la place Maubert ou d'autres lieux patibulaires encore et, tout au long de l'année, les seize piliers qui soutenaient 24 poutres blanchies à la chaux portaient des restes humains, jusqu'à la décomposition complète et la disparition avec le temps. Ensuite, on poussait les os dans un trou creusé sous les piliers. On imagine l'odeur pestilentielle qui agrémentait le voisinage. On pendait les membres des suppliciés écartelés, débités, bouillis dans l'eau ou l'huile... Selon Jacques Hillairet, les membres humains ainsi pendus étaient dissimulés dans des sacs de cuir, mais cette précision ne ressort pas de toutes les littératures. Selon Hillairet encore, en septembre 1954, les vestiges du gibet ont été retrouvés lors de la construction d'un garage, 53 rue de la Grande-aux-Belles, mais tout a été détruit pour les besoins de l'urbanisme.

Quelques clients du gibet :

Le 30 juin 1278, Pierre de Labrosse, barbier-chirurgien de saint Louis, devenu chambellan sous Philippe III le Hardi (1245-1270-1285), est pendu au gibet de Montfaucon, accusé d'avoir voulu empoisonner Louis, l'héritier de la couronne. Il semble que l'accusation ait été le résultat d'une cabale.

Philippe VI de Valois (1293-1328-1350), avant même d'être sacré roi de France à Reims le 29 mai 1328 fait arrêter Pierre Rémy, trésorier de Charles IV le Bel (1294-1322-1328) et successeur de Gérard de La Guette, accusé de malversations dans les finances du royaume. Le 25 avril 1328, le parlement le condamne à être pendu au gibet de Montigny, tout proche mais réservé aux basses classes de la société. Mécontent de ne pas avoir les honneurs de Montfaucon, Rémy s'accuse aussitôt d'une foule de crimes qu'on ignorait, y compris d'avoir trahi le roi. On décide alors de le pendre à Montfaucon, ce qui est un honneur. Macé de Maches, trésorier du roi sera aussi exécuté en 1331, de même que le maître des monnaies René de Siran en 1333.

En 1402, le procureur au parlement Jean Le Charton mourait empoisonné, quatre jours après avoir mangé une sole... Son épouse fut accusée du meurtre lorsqu'elle se remaria avec le clerc de son mari. La femme, au lieu de nier, crut que son ancien amant et nouveau mari avait avoué et lui fit de vifs reproches qui signaient sa culpabilité. Tous deux furent donc pendus à Montfaucon.

En 1431, soixante-deux bandits de grands chemins étaient pendus en deux jours au gibet [Jean-Joseph Julaud, Histoire de France pour les nuls, First Editions 2005].
L'ex-surintendant des Finances de Louis XII (1462-1498-1515), Jacques de Beaune, seigneur de Semblançay, y est pendu le 12 août 1527 (v. 4è arr, pl de la Bastille). L'exécution manque de provoquer une révolte tant le patient est populaire. Deux ans plus tard, on rendra ses biens à son petit-fils après avoir pendu celui qui aurait volé les preuves de son innocence...

Un nommé Jourdain de l'Isle, époux d'une nièce du pape Jean XXII, seigneur de Gascogne, menait une vie dissolue et violente car on lui imputait dix-huit meurtres dans son canton, alors que son château était un refuge de pillards. Convoqué par le parlement puisqu'il avait tué l'envoyé du roi Charles IV venu lui intimer l'ordre de se ternir tranquille, Jourdain se présenta avec une suite imposante mais fut tout de même enfermé au Châtelet dont il ne sortit que le 22 mai 1323, condamné depuis le 7 mai par le parlement. Attaché à la queue d'un cheval, on le conduisit devant une foule de curieux jusqu'au gibet de Montfaucon pour y être pendu.

Des femmes auraient également été enterrées vivantes dans l'enclos du gibet aux XIIIème et XIVème siècles, car cette mort était jugée plus décente que la pendaison. Le prévôt de Paris Robert d'Estouteville avait en effet imaginé au XVème siècle de purger Paris de tous les malfaiteurs et il ordonna qu'au lieu d'être pendues, des femmes soient  enterrées vivantes. Le parlement confirma la décision et Jeannette la Bonne-Valette, Mario Bonnecoste, Ermine Valancienne et Louise Chaussier subirent ce supplice en 1440. D'autres subirent la même mort en 1457 et 1460.

Laurent de Mory, enfermé à la Bastille pour avoir pillé des bourgeois et guerroyé avec les Bourguignons, fut condamné à être écartelé aux Halles, mais le Parlement, par mesure de clémence, le fit seulement pendre le 20 juillet 1465 à Montfaucon. Huit jours plus tard, Jean de Bourges, clerc du conseiller au Parlement Jean Bérard, était condamné avec François Mériodeau à être noyé dans la Seine. Tous deux furent jetés à l'eau, ainsi que Gratien Mériodeau, frère de François, notaire au Châtelet. Les noyades avaient lieu devant la tour de Billy, c'est à dire à proximité des Tuileries. Quelques jours plus tard, on écartelait aux Halles Pierre de Guéroult, pour la même raison.

Le 28 août 1477, le bourreau Henri Cousin pendait les quatre assassins de son fils Jehan (v. 7è arr, rue de Babylone).

Charles VIII (1470-1483-1498) était à peine sacré le 30 mai 1484 qu'il faisait pendre à Montfaucon Olivier Le Dain, le favori de son père Louis XI. On l'accusait de concussion ou de trahison et on le pendit en compagnie de Daniel Bar, qui aurait rendu des jugements iniques sur ordre de Le Dain. Ses biens furent confisqués  (v. aussi 1er arr, Forum des Halles).

Des milliers de personnes auront été pendues à Montfaucon, du XIIIème au XVIIème. Jacques Hillairet a dressé la liste des célébrités.

L'amiral de Coligny fut pendu là, déjà mort, (v. 1er arr, rue de l'Arbre-Sec), le soir de la Saint-Barthélemy, avec de nombreux huguenots, après avoir été mutilé par la foule, jeté dans la Seine comme tous les protestants tués, repêché et traîné dans Paris. Trois jours plus tard, le roi Charles IX fit le déplacement avec sa mère pour venir voir l'amiral pendu au gibet. On fit un procès à son cadavre le 27 octobre 1572, pour le condamner à mort et s'emparer ainsi "légalement" de sa fortune. Le jugement de l'adversaire politique était donc connu à l'avance. Le gibet cessa d'être utilisé au début du XVIIème siècle, lors de la construction de l'hôpital Saint-Louis. Il fut détruit dans les années 1760 et la plate-forme elle-même disparut sous la Révolution (v. suite 19è arr, rue de Meaux).

(dessin Daubigny 1817-1878, DR)