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Terrible place de Grève

Place de l'Hôtel de Ville Paris Paris

La place de l'Hôtel-de-Ville, que l'on appelle "place de Grève" jusqu'en 1830, est un haut lieu parisien des exécutions judiciaires jusqu'en 1832.

En juin 1242, une vingtaine de charrettes chargées d'exemplaires du Talmud étaient brûlées place de Grève. Saint-Louis perpétuait les persécutions contre les juifs auxquels il devait imposer le port de la rouelle jaune sur leur vêtement, en 1259.

Marguerite Porette aurait été en 1310 la première victime de la place de Grève. Le jour de la Pentecôte, on brulait cette prétendue sorcière.

Ce jour-là, on avait tué aussi un clerc du diocèse de Beauvais, Guyard de Cressonessard, accusé d'hérésie.

L'auteur de "La vie exécrable de Guillemette Babin, sorcière", (Arthème Fayard, 1946), l'avocat Maurice Garçon, raconte l'exécution, le 15 mai 1564, d'une jeune fille de 23 ans accusée de sorcellerie, sur le parvis de Notre-Dame-la-Grande, à Poitiers, sous les injures et les cris de haine de la foule. Voici l'ambiance :

Le tombereau étant arrêté, le confesseur dit à la Guillemette de descendre, ce qu'elle fit sans aide d'aucune sorte, ayant les pieds et jambes libres de liens.

Un chacun fut étonné du courage et fermeté de la sorcière (...). Donc eut les bras et les mains déliés, et reçut autour du col une corde et aussi deux placards, l'un devant et l'autre derrière, sur lesquels étaient écrits : Magicienne, sorcière, sacrilège et homicide ; puis avança au devant du porche et se mit à genoux, seulette au milieu d'un grand espace demeuré vide. Le curé lui bailla un cierge allumé qu'elle tint à la main, et étant requise faire public repentir, déclara à haute et intelligible voix que, méchamment et comme mal avisée, avait abjuré la Sainte Religion, diffamé le Créateur, adoré le démon, et eu avec lui pernicieux accords, faisant sur son ordre sacrilèges infâmes.

Et quand elle eut terminé, la Guillemette se frappa le front dessus le pavé, criant miséricorde et pitié.

Lors on lui présenta un crucifix qu'elle baisa dévotement, et exhortée de réciter Confiteor le fit, et même le clergé et aussi le peuple, lequel se mit spontanément à genoux et pria avec elle (...).

Les valets la saisissant comme les bouchers une charogne, la traînèrent sur le pavé (...) et lui posèrent le poing sur le billot.

Le bourreau sur le champ, coupa dedans les chairs à hauteur de l'os carpe ou poignet, d'où sortit un sang abondant. Et au premier coup, revint la Guillemette de son évanouissement et poussa un cri si perçant que tous spectateurs furent glacés d'effroi.

Elle voulut se débattre et dégager, mais, étant étroitement étreinte, ne put seulement faire un mouvement, l'un lui tenant les oreilles, un autre les bras, un autre les jambes et autre aussi lui ayant mis le genou dessus l'épaule.

Ne se laissant émouvoir par le premier cri, lequel est accoutumé en pareille matière, l'exécuteur besognant derechef trancha muscles, nerfs et artères fort roidement, puis donna encore d'un tiers coup, lequel glissa sur l'os et faillit de côté, la lame en étant ébréchée.

Tout le peuple regardait, se dressant les plus lointains sur la pointe des pieds, criant :

Taille, bourreau ! (...)

Et la Guillemette braillait comme porc à l'abattoir, poussant cris stridents, appelant encore le diable à l'aide, se tordant en convulsions et faisant contorsions et grimaces horribles.

Le bourreau donna encore deux coups, et en la fin détacha la main, tout le monde applaudissant, et les enfants, lesquels étaient au premier rang, dansant, sautant et criant : Vive Dieu !

Un valet ramassa icelle main pour la mettre dessus le bûcher, et au même instant, pour ce qu'un grand flux de sang s'échappait violemment, l'exécuteur lui plongea le moignon dans un pot de poix chaude, laquelle étoupa les conduits et arrêté l'hémorragie. La sorcière s'évanouit derechef, et l'ayant soulevée, les valets la jetèrent dans le fond du tombereau.

(...) Le peuple pour lors suivit, se pressant tant que quelques unes personnes étant tombées ne se purent relever et furent foulées aux pieds. Ne voyant plus la Guillemette qui était gisante au fond du tombereau, aucuns se mirent dans l'esprit qu'on la voulait soustraire au bûcher, et entreprirent faire un mauvais parti aux soldats et valets (...). Le bourreau prenant son couteau piqua secrètement par plusieurs fois la sorcière aux tétins, la blessant douloureusement jusqu'à la sortir de son étourdissement. Revenant à la vie, elle se mit à crier aussitôt, et le bourreau la prenant par la peau des épaules la souleva et l'assit sur le banc. Puis, se tenant debout auprès 'elle, il fit signe à la foule que point ne ferait de quartier.

(...) Enfin le cortège arriva vers les cinq heures en la place du pilori où était dressé le bûcher. (...) L'exécuteur et ses valets la lièrent avec chaînes de fer à un poteau planté dans le bûcher. Icelui bûcher était fait de vingt gerbes de paille et douze fagots de sarments. Le bourreau s'assura de la solidité des liens et que ne se pourrait évader la patiente, laquelle ne cessait brailler et démener, ne songeant aucunement à son Salut (...).

Un autre valet alluma dans un autre coin, et en un instant les flammes ronflèrent, montant très haut et enveloppant la femelle qui se roidissait, vomissant cris affreux et épouvantables.

Le bourreau alors, voulant exécuter le Retentum du jugement et voyant s'enflammer les vêtements, tira un grand coup sur la corde dont il avait gardé le bout en la main et, s'appuyant du pied, se fit très pesant. De ce coup fut serré le lien autour du col si roidement que la tête fut tirée en arrière, étoupant paroles et cris et que la bouche de l'eryge s'ouvrit, montrant grosse langue sortie d'un demi pied. En même temps grossirent les yeux, paraissant vouloir jaillir de la tête.

(...) Les habits de la Guillemette étant brûlés, elle apparut tout à coup nue comme au Sabbat, et, étant entourée de feu, semblait une diablesse terrible et admirable (...). L'exécuteur prit un croc de fer et agita avec icelui les bois et paille d'où s'élevèrent flammes plus hautes. La graisse de la femme commença fondre et couler, puis le cuir crépita et se fendit, répandant odeur épouvantable, dont quelques-uns furent incommodés. Les flammes continuant être activées, le poteau se consuma, et en la fin le corps tomba dedans le brasier, faisant élancer vers le ciel grande profusion d'étincelles. Le bourreau et ses valets ne cessèrent donner grands coups dans le feu pour empêcher le bûcher de ralentir son ardeur, et le crâne étant échauffé éclaté soudainement comme une châtaigne ou comme ferait un coup de mousquet. Il s'éleva encore fumée plus âcre et noire que devant, laquelle fumée prit dans le ciel forme d'une tête de bouc énorme et repoussante, dont fut tout le monde épouvanté...

Robert Merle, dans le tome II de "Fortune de France", dont le titre est "En nos vertes années", décrit l'exécution d'un prêtre dans les années 1570 à Montpellier. Le prêtre, Cabassus, accusé de relations avec le diable, est condamné au bûcher par le Présidial de la ville. Il est d'abord privé de ses habits sacerdotaux, privé de son pouvoir de bénir lors d'une cérémonie qui s'apparente à la dégradation militaire. Voici une idée du spectacle :

Cabassus, encore qu'il fut flanqué de deux archers, n'avait ni les jambes entravées ni les mains liées, mais toutefois marchait avec une peine infinie et comme titubant, tant parce qu'il était mal remis des tortures qu'il avait subies que pare qu'on lui avait attaché sur le dos une grosse botte de paille qui gênait beaucoup ses pas et qui était, je gage, comme le symbole du sort qui l'attendait. La foule dur reste ne s'y trompa point qui fit là-dessus des quolibets et gausseries, criant "Bats le briquet, scélérat, et rôtis-toi !" Mais cette vue déplut fort aux chanoines, peut-être parce que ce fardeau, tout dérisoire qu'il fut, leur ramentavait la croix qu'on avait fait porter à Christ sur son Golgotha. Tant est qu'après en avoir entre eux disputé, le plus âgé d'entre eux, se dressant sur ses étriers, cria à Vignonoule d'ôter la botte. Ce que le bourreau fit, au grand rechignement et déplaisir de la foule qui, n'osant huer les chanoines, le conspua.

(...) Le condamné resta seul au pied du bûcher, vêtu du pourpoint usagé et troué dont on l'avait revêtu quand on l'avait réduit à l'état laïc. Il ne roulait point les yeux et paraissait fort calme, et tout aussi résolu que le matin de sa dégradation.

Un des juges du Présidial, s'avançant alors à cheval jusqu'à Cabassus, déroulé un rouleau qu'il tenait à la main, et lut sa sentence en latin, en français et en oc. Quoi fait, il demanda à Cabassus s'il avait quelque chose à ajouter (...)

Vignonoule, à ouïr le juge, s'approcha à pas de velours de Cabassus et, lui posant les deux mains sur les épaules en un geste qui tenait davantage, semblait-il, de l'affection que de la brutalité, lui parla à l'oreille. Sur quoi, Cabassus, faisant du chef un signe d'assentiment, s'assit sur un fagot, quitta ses chaussures, puis se relevant, ôta ses chausses et son pourpoint, lesquels il plia avec le dernier soin et rangea fort proprement en pile sur le bois comme s'il eût dû les remettre, son brûlement achevé. Quoi fait, debout, en chemise, les pieds nus sur le pavé luisant, il attendit, ses cheveux gris collés par la pluie, laquelle ruisselait sur sa face, sans que celle-ci bougeât et sans autre effet que de la faire, par moments, frissonner. D'aucuns marauds, observant ce tremblement, lui crièrent qu'il n'allait pas tarder à se réchauffer. Mais cette gausserie fit éclore peu de rires, la foule n'ayant d'yeux dans l'instant que pour Vignonoule, le bourreau.

(...) Combien qu'elles aimassent les spectacles qu'il leur donnait, Vignonoule était haï, honni et déprisé des bonnes gens, peut-être parce que son infâme cruauté leur présentait de la leur un miroir qui la grandissait.

(...) Vignonoule, toujours haletant et l'œil dilaté, s'avança alors vers Cabassus et lui donnant du plat de la main, dans le dos, une poussée fort douce et quasi caressante, de l'autre main, il montra le bûcher, mais sans mot piper (...). Sur quoi Cabassus s'élança joyeusement sur les fagots par des degrés que l'on y avait ménagés, et comme sans doute le bourreau le lui avait dit, s'assit au pied du poteau, les jambes repliées sous lui. En cette position, il attendit avec une émerveillable patience, la face calme et sans battre un cil, encore que toujours frissonnant de la froidure et de la pluie.

Vignonoule (...) monta à son tour sur le bûcher et, liant les mains de Cabassus sur sa poitrine à la hauteur de l'épigastre, lui attacha le torse au poteau de plusieurs tours de cordelette, faisant un nœud à chaque tour derrière son dos afin, je gage, que si la flamme attaquait le chanvre, la cordelette ne se défît pas pour autant en totalité. Ensuite, il passa autour du col du condamné le nœud coulant (...) et vérifia si le bout libre coulissait bien à travers le trou percé dans le poteau. Quoi fait, il posa sur les fagots, à une demi-toise environ de Cabassus, et devant lui, le manuscrit de son traité sur l'athéisme que la sentence du Présidial avait ordonné de brûler en même temps que le condamné. Il n'apporta pas le manuscrit en le tenant dans ses mains mais au bout de grandes tenailles comme s'il eût craint, en le touchant, d'être par lui infecté.

(...) Le juge-mage fit alors un geste avec le rouleau qu'il tenait à la main et Vignonoule, toujours haletant, monta par l'arrière sur le bûcher, saisit le bout de la cordelette qui passait par le trou du poteau et le tira à lui. (...) Le nœud coulant serrant son col, la tête de Cabassus retomba inerte sur sa poitrine et le populaire, d'une seule clameur, hua le bourreau comme s'il était marri que Cabassus mourût par la corde et non par la flamme. Son dépit toutefois, fut de courte durée car le feu commençant à gagner l'endroit où le condamné était assis, celui-ci tout soudait s'agita et se convulsa dans ses liens, et relevant la tête, se mit à hurler dans un atroce pâtiment, étant attaqué par le fondement.

(...) Cabassus hurlait à tordre le cœur le plus dur et d'autant que le bûcher auquel de tous côtés maintenant, les aides boutaient la torche, bien loin de s'embraser et d'en finir avec le supplicié, brûlait à feu chétif et menaçait même cà et là de s'éteindre, la pluie tout soudait redoublant.

Vilain ! s'écria le juge-mage en se dressant sur ses étriers, sourcillant et cramoisi, si tu n'actives ce feu, tu perdras ta place !

(...) Cabassus brûlait à feu petit, et les flammes le léchant mais sans l'élever, se convulsait comme fol dans ses liens et poussait des cris stridents et déchirants, sans que personne ne pût prévoir quand finirait son supplice, la paille devant être quise à la sortie de ville et ramenée en chariot, ce qui demanderait une bonne heure. Et la hurlade du malheureux à la fin incommodant la populace, celle-ci, par une étrange révolution de ses sentiments, commença à plaindre son pâtiment et gronder contre le bourreau et même contre ses juges, et d'autant que tout soudain, des éclairs aveuglants et coups de tonnerre éclatèrent au dessus de la ville, comme si le ciel lui-même eût été mécontent qu'on brûlat si mal celui qui le niait.

Mais revenons à la réalité: En 1314, place de Grève, on a écorché vifs et décapité les frères Philippe et Gaultier d'Aulnay parce qu'ils avaient été amants des belles-filles du roi, Philippe-le-Bel.

Le 4 juillet 1372, ont été brûlés place de Grève les habits et les livres de deux membres de la secte de Turlupins (dont on a oublié jusqu'au nom), un homme mort en prison et une femme nommée Péronne. Condamnés pour hérésie, ils furent ensuite brûlés à leur tour "place aux Pourceaux".

En 1418, Jean Capeluche, bourreau de Paris, eut le poing puis la tête coupés, ainsi que deux de ses valets, pour avoir massacré des prisonniers armagnacs dans les prisons de Paris après la victoire des Bourguignons (v. 1er arr, place du Châtelet). On dit qu'il a lui-même aiguisé la hache et a donné des conseils à son remplaçant.

En 1474, Jean Hardy était écartelé pour avoir tenté d'empoisonner Louis XI.

Le 19 décembre 1475, Louis XI laissait décapiter son beau-frère, le connétable de France Louis de Luxembourg, mari de la sœur de la reine, qu'il accusait de trahison et qui avait été condamné à mort le jour même par le parlement de Paris, présidé par Popincourt. Cent mille personnes auraient assisté à l'exécution C'est Jehan, le fils du bourreau Henri Cousin, qui officia. Avec adresse, dira-t-on (v. 7è arr, rue de Babylone).

Le 20 novembre, un gentilhomme du Poitou nommé Regnault de Veloux était écartelé aux Halles sous la même accusation de trahison.

(dessin Hoffbauer 1839-1922)