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"La Carlingue", rue Lauriston, 1941.

93 Rue Lauriston Paris

93 rue Lauriston, l'adresse est de sinistre mémoire. Dans cet hôtel particulier, s'est installée, sous l'Occupation, "la bande de Bonny et Lafont" (photo), c'est à dire une bande de petits truands qui, dans le seul souci de son propre bénéfice, concurrence la GESTAPO française. Quelques jours après l'entrée des troupes allemandes dans Paris le 14 juin 1940, Henri Lafont, de son vrai nom Henri Chamberlin, 38 ans, a rencontré la colonel Rudolph, patron de l'Abwehr (v. 6ème arr. rue du Cherche-Midi). Chamberlin est garagiste porte des Lilas, financé par des truands depuis 1939. L'Abwehr va donner à ce petit commerçant douteux une carte de police allemande et lui confier la mission de fournir à l'occupant tout ce qu'il peut trouver. Lafont a toutefois dû faire ses preuves auparavant en arrêtant en quelques jours, grâce à ses réseaux de bandits, un résistant belge que l’Abwehr ne parvenait pas à trouver. Sa mission est désormais de monter un magasin de gros pour les Allemands. Lafont achète des locaux rue Tiquetonne, rue Cadet, rue du Fg Saint-Antoine et, si besoin est, réquisitionne avec l'aide de ses amis truands qu'il va faire libérer de la Santé. Il récupère ainsi Abel Danos, organisateur d'un hold-up sanglant le 24 février 1941 rue de la Victoire (v. 9ème arr). Lorsque Lafont trouve les locaux du 93 rue Lauriston, il s'installe au premier étage et répartit ses copains, "tueurs, proxénètes, braqueurs, tricheurs, escrocs, bordeliers, carambouilleurs", dans le reste de la maison. Tous sont à sa botte et l'endroit est baptisé "La Carlingue", du fait de son architecture, ou encore parfois "Notre-Dame des Douleurs"... Son associé est l'inspecteur de police Pierre Bonny, qui a mené l'enquête de l'affaire Seznec en 1923 et conduit quelques missions très spéciales pour le pouvoir avant la guerre, comme celle du conseiller Prince. Bonny a été révoqué en 1935 sous l'accusation de corruption. En juin 1940, il a tenté l'exode mais a dû rentrer à Paris à cause d'une panne de voiture qui a fait rater le bateau à toute la famille. Cherchant du travail, il a été mis en relation avec Lafont, qu'il n'aime pas, mais qui le paie. "J'ai rempli un rôle de secrétaire et d'intendant, caissier, comptable, chargé de diriger le personnel domestique. Les femmes de chambre l'ont confirmé dans l'ensemble. Il n'est pas et il n'a jamais été question d'espionnage ou de contre-espionnage", écrira Bonny au lendemain de sa condamnation. Lui, recrute plutôt chez les gens supposés honnêtes. L'équipe va ainsi escroquer les Allemands pendant plusieurs années en leur vendant des marchandises dix fois leur prix. En leur revendant au besoin des marchandises que la bande leur a volées... On cambriole la Wehrmacht, mais on "retrouve" le butin si ça chauffe trop... Ainsi, la bande fournit-elle à l'occupant cigarettes américaines et jambon. Lafont roule en Bentley blanche avec chauffeur. Comme tout est permis, il y a des filles, du foie gras, du caviar, à la Carlingue, et les voisins passent des nuits blanches. On chante, et on torture aussi, à la cave...

Dans la bande, on remarque Charles Cazauba, dit Le Manchot, Jean-Michel Chaves, Joseph Réocreux, dit Le Boxeur, tous deux souteneurs corses, René Male, dit Riri l'Américain, Alex Villaplane, champion de football, Robert le Pâle, Armand le Fou, Fredo la Terreur du Gnouf, Jo le Corse, François le Mauvais, Jo la Remonte, Georges le Ratagne, Doumé du Vieux-Port, Michel le Borgne, Dédé la Mitraillette, Gé les Yeux bleus, Paulo du Helder, Jo les Grosses lèvres, Tony la Serpette, François du Panier, Pierrot le Braqueur, Robert la Canne, Gaston de la rue de Lappe, et bien d'autres encore. Violette Morris, notamment, la championne automobile qui s'est fait transformer en homme (v. 8ème arr, Champs-Elysées)...

Tous sont proxénètes, braqueurs, faussaires, carambouilleurs, bordeliers, tueurs ou escrocs. Il y a encore deux autres policiers révoqués, Bérard et Pehou. Robert le Pâle, Fredo la Terreur du Gnouf, Jo le Corse, Jo la Remonte, Doumé du Vieux-Port, Michel le Borgne, Tony la Serpette, Vincent le Taulier sont des "nouveaux", arrivés plus tard…

L'ex-inspecteur Bonny mettra de l'ordre dans tout cela. Bonny était un bon policier, un policier reconnu. Avant de le révoquer en 1935, le ministre de l’Intérieur, Chéron, l’avait personnellement félicité pour son enquête sur le dossier Stavisky en le qualifiant de "premier policier de France".

En 1942, Bonny a repéré le trafic du Dr Petiot (v. 8ème arr, rue Pasquier). Petiot opère 21 rue Le Sueur. C'est là qu'il tue, dans une sorte de repaire secret alors qu'il demeure officiellement avec femme et enfant, au 66 rue Caumartin, adresse qui abrite également son cabinet. On connaît donc le "réseau d'évasion" de Petiot, mais on le laisse tranquille car dans la bande, Paul Clavié, ancien patient, intervient pour lui (v. 9ème arr, rue La Rochefoucauld). On finira même par envisager d'utiliser sa chaudière, en cas de besoin, et on lui fournira pour cela le charbon. Lafont lui confiera le soin de liquider ceux qui l'auront doublé sur une affaire. Il donnera aussi à Petiot tous les proxénètes corses qui le dérangent. Lafont, agacé, fera ainsi kidnapper dans plusieurs quartiers de Paris ces rivaux corses engagés dans un autre service de la police allemande. Certains sont enlevés rue Caumartin, cité Pigalle, rue Pigalle, rue Blondel, et emmenés chez Petiot, rue Le Sueur. On les découpera en morceaux, on les jettera dans la chaux vive chez Petiot (v. 16ème arr, rue Le Sueur). Les autres ont été abattus en pleine rue par les sbires de Lafont. Par exemple, rue des Martyrs, Lafont fait abattre Ange Biancardini, rival gestapiste, et crie ensuite à l'attentat communiste (v. 9ème arr, rue des Martyrs et place Pigalle et rue de Provence). Antoine Scalonetti est kidnappé rue de Douai, emmené rue Le Sueur, poignardé et découpé. Rue des Martyrs, Ange Biancardini est abattu à la mitraillette. La bande se servira notamment des installations de Petiot lorsque ce dernier, soupçonné de diriger réellement un réseau d'évasion, croupira quelques temps à Fresnes, emprisonné par la GESTAPO de mai 1943 à janvier 1944, réussissant à cacher l'adresse de la rue Le Sueur.

Bonny, Lafont et leur bande sont concurrencés par les gestapistes du 82 avenue Foch, du 180 rue de la Pompe, de la GESTAPO du 101 avenue Henri-Martin, etc...

La véritable GESTAPO, police politique, est installée principalement  à Neuilly, sous les ordres d'un policier allemand francophone nommé Karl Boemelburg. Il y a aussi le 101 avenue Henri-Martin, dirigé par le Belge Georges Delfanne sous le nom de Masuy, diplômé de l'école d'espionnage de Wiesbaden. Tous ceux-là agacent Lafont. Bonny et Lafont qui sont également concurrencés par la police allemande, dont les locaux sont rue des Saussaies (8ème arr).

Mais curieusement, Lafont sauve aussi des vies en intervenant auprès des Allemands. Ainsi fait-il relâcher un jour 185 des 187 otages promis à être fusillés. A Limoges, il évite dit-on la déportation d'une centaine d'officiers supérieurs.

Le 1er janvier 1944, Lafont organise un bal costumé à La Carlingue pour le nouvel an. Quatre résistants polonais ont décidé de l'assassiner à cette occasion mais, repérés, ils seront liquidés à l'annexe de la place des Etats-Unis. Bonny et Lafont seront arrêtés le 30 août 1944 et fusillés le 27 décembre au fort de Montrouge avec six de leurs amis, sans avoir eu le temps d'éclairer les juges sur les activités de Petiot.

Le 5 mars 1945, une dépêche de l'AFP cite aussi comme membres de la "Carlingue" : Edmont Van Acker, dit Willy Hartmann, 25 ans, belge, Joseph Klopp, Luxembourgeois, 27 ans, Maurice Bosny, belge, 48 ans, Pierre Elian, 36 ans. Tous viennent d'être arrêtés. D'autres sont morts: Georges Morin, 38 ans, déporté en Allemagne pour une affaire de droit commun a été tué là-bas par des déportés qui l'ont reconnu, Antoine Boeri, 36 ans, ex-membre de la LVF, a été abattu par la Sûreté nationale en juillet 1944 lors de son arrestation, et René Morard, Le Grand René, 31 ans, ex-membre de l'organisation Todt, est mort en déportation à Dachau pour une affaire de droit commun.