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L'enlèvement de Ben Barka, octobre 1965.

151 Boulevard Saint-Germain Paris

Au carrefour du Bd Saint-Germain et de la rue de Rennes, le 29 octobre 1965 à 12h30, devant le drugstore Saint-Germain, en face des Deux Magots et du Café de Flore, commence une interminable affaire politico-judiciaire dont l'instruction durait encore dans les années 1990 : Mehdi Ben Barka, opposant marocain, est enlevé. Sous les yeux d'un étudiant marocain nommé Azémouri, il est invité par le policier Louis Souchon à monter dans une voiture déjà occupée par son collègue Roger Voitot et par Antoine Lopez, un agent des services du contre-espionnage français. La voiture démarre immédiatement, tourne rue de Rennes et franchit la porte d'Orléans pour rejoindre Fontenay-le-Vicomte (Essonne). Là, elle est attendue par Boucheseiche, l'homme de main habituel du ministre de l'Intérieur et figure du milieu (v. bd Raspail, ou rue Vavin et jardin de l'Archevêché). Dès lors, on perd sa trace. Nul ne reverra vivant le principal dirigeant de l'Union des Forces Populaires du Maroc, condamné à mort par contumace par la justice marocaine, et son corps ne sera jamais retrouvé. Le général Mohamed Oufkir, ministre marocain de l'Intérieur, Ahmed Dlimi, directeur de la sûreté nationale marocaine, et un certain Chtouki, chef des brigades spéciales marocaines, se trouvaient à Paris à cet instant. Un repris de justice, Georges Figon, affirmera quelques mois plus tard à l'Express avoir vu Oufkir tuer l'opposant marocain avec un poignard décroché d'une panoplie dans la villa. Roger Frey, ministre de l'Intérieur, et Georges Pompidou, Premier ministre, laisseront cependant repartir Oufkir pour le Maroc le 4 novembre. L'instruction judiciaire du juge Louis Zollinger, aboutit à l'inculpation de treize personnes dont le général Oufkir, Dlimi, Marcel Leroy-Finville, un des patrons du SDECE (les services secrets français), ainsi que d'Antoine Lopez et Georges Figon. Au procès du 5 septembre 1966, six accusés sur treize sont dans le box. Les sept autres, dont Oufkir, Dlimi et Boucheseiche, sont en fuite. Au même moment, Figon est opportunément trouvé mort à Paris le 17 janvier 1966 dans son appartement de la rue des Renaudes (17ème arr) et l'enquête conclut à un suicide. Dlimi se constituera prisonnier. En revanche, le roi Hassan II refusera que son ministre de l'Intérieur Oufkir comparaisse en France. A l'issue d'un second procès, le verdict du 5 juin 1967 acquittera Dlimi et les protagonistes français, à l'exception de Lopez et Souchon, condamnés respectivement à huit et six ans de réclusion criminelle. Le général Oufkir, désigné par la justice comme le grand responsable de la disparition de Ben Barka, sera condamné par contumace à la réclusion criminelle à perpétuité. La condamnation par la justice française d'un ministre étranger en exercice, fait sans précédent, provoquera une tension franco-marocaine durant deux ans.

Mehdi Ben Barka, 45 ans, est fils d'un petit commerçant de Rabat, bachelier avec mention "très bien", agrégé de mathématiques, enseignant du lycée français de Rabat pendant la guerre en même temps que précepteur du futur roi Hassan II. Mais, farouchement anticolonialiste, il est devenu dirigeant du mouvement indépendantiste Istiqlal. Emprisonné par les Français de 1944 à 1946, il a abandonné Istiqlal et créé l'Union nationale des forces populaires (UNPF) en 1959. Hassan II juge qu'il va trop loin et Ben Barka se trouve réduit à l'exil en Suisse et en France, d'autant que la découverte d'un navire d'armes dans le port de Kénitra amène la condamnation à mort de dirigeants de l'UNPF. Ben Barka étant devenu conseiller du président algérien Ben Bella, est à son tour condamné à mort au Maroc. Son enlèvement aurait pu être destiné à l'empêcher de se rendre à la Conférence de la Tricontinentale, à La Havane, en janvier 1966. Les policiers français Serge Lopez, Roger Voitot et Louis Souchon, directement sollicités par Jacques Aubert, directeur de cabinet du ministre de l'Intérieur, se sont donc rendus sur le trottoir pour prier M. Ben Barka de bien vouloir les suivre. Ben Barka s'est volontiers assis dans leur voiture...

(photo X)