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Inventaires au Gros-Caillou, 1906.

92 Rue Saint-Dominique Paris

A l'église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, 92 rue Saint-Dominique, le pouvoir traque en 1906 les paroissiens. Réfugiés dans l'édifice, ils résistent passivement à la politique anticléricale en vogue depuis le gouvernement Combes de 1904 et à la séparation de l'Eglise et de l'Etat voulue par Combes, un docteur en théologie et ancien séminariste devenu radical-socialiste. Les paroissiens refusent que la police fasse l'inventaire des biens du clergé dans leur paroisse. L'inspecteur de l'enregistrement fait donc défoncer la porte à coups de hache par les pompiers qui arrosent l'intérieur de l'église par les fenêtres afin de faire sortir ceux que l'on appelle "les manifestants". La police, dirigée par le commissaire divisionnaire Noirot, entre finalement dans le bâtiment mais plusieurs personnes sont blessées et le mobilier détruit. On a de l'eau jusqu'aux chevilles. Des paroissiens sont poursuivis pour "attroupement non autorisé sur la voie publique". Cette résistance catholique étant érigée en délit, l'un des paroissiens est poursuivi, sur ordre gouvernemental, par le très obéissant parquet de la Seine, mais relaxé le 3 février 1906 par le tribunal correctionnel. Les juges déclarent qu'une église n'est pas une "voie publique" telle qu'entendue par la loi anti-émeute du 7 juin 1848. Mais rien ne retient le gouvernement et le curé de la paroisse, l'abbé Richard, sera poursuivi et condamné à 8 jours d'emprisonnement avec sursis le 26 mars 1906. La victoire de l'Etat est maigre mais symbolique (v. aussi rue de Las Cases).

En 1906, cette guerre date déjà de quatre ans. L'Etat français persécute les religieux depuis 1902, depuis que Combes est apparu sur la scène gouvernementale. Citons l'historien Pierre Miquel : "Sur le territoire français, 7.567 écoles sont immédiatement closes ; 1.700 autres sont tolérées jusqu'à ce que les écoles laïques soient en mesure d'accueillir les élèves ; 597, restées ouvertes, sont promises à la laïcisation. Les frères de la Doctrine chrétienne fermeront leurs 10.000 écoles, abandonneront au diable leurs 100.000 élèves. La loi du 7 juillet 1904 détruira l'enseignement chrétien en France, dispersera jusqu'aux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Des mesures anticléricales spectaculaires frappent les consciences, comme le retrait des crucifix des prétoires ou l'interdiction faite aux ecclésiastiques de se présenter aux concours d'agrégation".

Des incidents de ce type ont lieu dans toutes les églises de Paris, qui refusent les "inventaires" de M. Combes. A Notre-Dame-des-Champs, à Saint-François-de-Sales, à Saint-Pierre-de-Chaillot... L'anticléricalisme du gouvernement français atteint à cette période des sommets de ridicule : "L'abbé Pivot est recherché pour avoir célébré la messe *sans déclaration préalable*", écrit Pierre Miquel. L'historien explique que la préfecture de police de ce bon préfet Lépine considère "la messe comme une manifestation publique ou comme un rassemblement de politiciens". Il ajoute que "l'abbé Maillefer est convoqué à la police pour se justifier d'avoir célébré le saint sacrifice". La principale préoccupation des gouvernements radicaux-socialistes de l'époque est de poursuivre ceux qui ne pensent pas comme eux. Car ils ne poursuivent pas que les catholiques, soupçonnés de voter à droite, ils poursuivent aussi la subversion révolutionnaire, l'anarchie et le syndicalisme, ce qui à l'époque, est équivalent. Le 1er mai 1906, (v. 10ème arr, rue du Château-d'Eau), Paris est quadrillé militairement parce que le préfet Lépine craint les manifestations de la CGT dont les effectifs gonflent. On a annoncé, dans le monde syndical, que ce serait "le grand soir".

Dans cette lutte anti-religieuse, le ministère Combes qui provoquera la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican, a mis en place un système discriminatoire dans l'armée. Par l'intermédiaire du général André, ministre de la Guerre, les officiers sont fichés et obtiennent de l'avancement en fonction de leur appartenance ou de leur non appartenance à la religion catholique, renseignements que fournissent des loges maçonniques… Cette affaire provoquera un pugilat à la Chambre des députés le 4 novembre 1904, lorsque le député nationaliste du IIème arrondissement Gabriel Syveton giflera le général André. Le général André devra démissionner le 15 novembre et le cabinet Combes tombera le 19 janvier 1905. Syveton sera opportunément découvert mort le 5 décembre 1904, quatre jours avant le procès de la gifle… (v. à l'Assemblée nationale).

(photo X)