pariscriminel

Au début du XIVème siècle, Paris est la plus grande ville d'Europe, avec plus de 200.000 habitants. Depuis saint Louis, la justice est devenue une affaire publique. Elle n'est plus une affaire de vengeance privée, déclenchée par une accusation individuelle, mais une affaire d'enquête publique, de poursuite publique obligatoire par la société. Les Etablissements de saint Louis -bien qu'encore très barbares car ils prévoient que l'on puisse couper une oreille, une main ou un pied, que l'on puisse crever un œil ou tout simplement pendre- ont instauré une échelle des peines en fonction du délit, du crime et de la récidive. Les Etablissements de saint Louis prévoient aussi la poursuite des vagabonds, l'expulsion de la ville des piliers de taverne ou des personnes sans revenus déterminés [Bronislaw Geremek, Les marginaux parisiens aux XIVème et XVème siècles, Flammarion 1976].

Beaucoup plus récemment, le 18 juin 1631, le procureur général du roi se plaint auprès du parlement d'assemblées illicites, de voies de fait, de violences, meurtres, assassinats, entre les portes du Temple et Saint-Antoine. Le 17 novembre suivant, le parlement ordonne aux officiers du Châtelet de chasser les vagabonds et leur reproche leur négligence envers ces vagabonds, cause de vols dans cette ville "où il n'y avait sûreté ni le soir ni le matin".

Cent ans plus tôt, le problème était déjà le même.

En 1632, le Parlement prendra encore des mesures contre les mendiants qui ne serviront à rien. En 1633, le procureur du roi se plaindra toujours au parlement de l'absence de sûreté de Paris. Le roi aussi s'en plaindra en personne.

Mais en 1634, les plaintes seront toujours les mêmes. En 1635, Louis XIII ordonne encore au parlement de rechercher et poursuivre les vagabonds, gens sans aveu, comme bohémiens, mendiants valides, soldats débandés, et de les envoyer aux galères.

Le Paris de 1655 compte cependant 40.000 mendiants, vagabonds, qui demandent l'aumône "l'épée au côté". Vincent de Paul va leur ouvrir un asile en 1657, lorsque d'immenses bâtiments, rayonnant autour d'une chapelle centrale, seront ouverts sur le terrain d'une ancienne salpêtrière où l'on fabriquait la poudre sous Louis XIII. Plus tard, chaque bâtiment en étoile sera affecté à une catégorie de pensionnaires : les prostituées, les malades mentaux, les vagabonds, etc…

Après la Fronde, Paris est plus infesté que jamais de filous, faux monnayeurs, vagabonds… Les Cours des miracles lâchent chaque matin 30.000 mendiants faussement invalides, "organisés en royaume, vivant en adultère, en concubinage, en mélange et communauté de sexes, puisant l'abomination avec le lait, ayant le larcin par l'habitude et l'impiété par nature, faisant commerce des pauvres enfants, enfin étant tels que parmi eux, il n'y avait plus d'intégrité du sexe après l'âge de cinq à six ans". On pend, on rompt, on décapite, toutes les places sont ensanglantées par des supplices, spectacles quotidiens et courus, mais rien n'y fait [Amédée Gabourd, Histoire de Paris, Ed Gaume Frères, 1863].

La prison de Bicêtre daterait de 1634, selon "l'histoire de Bicêtre", de Paul Bru, et au milieu du XVIIème siècle, on y conduisait de force mendiants et vagabonds. En 1792, ils y sont environ 500 pensionnaires, échappés des galères ou repris de justice, voleurs de grands chemins, criminels endurcis. Ce sont des gens dont on veut se débarrasser par "ordre du roi" et ce sont parfois des personnalités gênantes. La prison deviendra ensuite l'antichambre du bagne, promis aux vagabonds récidivistes.

Le problème des vagabonds, mendiants ou chiffonniers occupera encore la police des régimes autoritaires du XIXème siècle. Avant 1848, les chiffonniers avaient élu domicile dans le Faubourg Saint-Jacques, le Faubourg Saint-Marceau, la rue Mouffetard, les pentes de la Montagne Sainte-Geneviève et la place Maubert. Cette carte recouvrait d'ailleurs celle des quartiers agités. Durant la première moitié du XIXème siècle, le vagabondage est la principale cause d'arrestation la nuit. Il provoque près des deux tiers de ces arrestations. Viennent ensuite le tapage, les voies de fait, la prostitution et le vol. Parmi les rôdeurs et vagabonds, se trouvent là encore de nombreux enfants âgés parfois de dix ans, qui vivent souvent dans une bande, pour s'amuser et se protéger. Une sorte de scoutisme hors la loi…  [Simone Delattre, Les douze heures noires, la nuit à Paris au XIXème, Albin Michel 2000].

Le 21 avril 1822, six enfants et adolescents de 10 à 17 ans sont arrêtés pour vagabondage. Ils dorment couchés sur le boulevard, entre un tombereau et un comptoir de pâtissier. Ces arrestations sont multiples, dans tous les quartiers de Paris. Plus tard, en 1877, 742 enfants vagabonds seront ramassés dans Paris. Le 5 novembre 1822, on arrête pour vagabondage des individus qui se réfugient la nuit entre deux grands carrés de fumier, dans l'impasse Saint-Lazare [Simone Delattre, Les douze heures noires, la nuit à Paris au XIXème, Albin Michel 2000].

Le tribunal correctionnel jugeait le 10 décembre 1847 un chanteur de rues nommé Lourdon, qui officiait sans autorisation dans la rue de la Vieille-Place-aux-Veaux, (une rue qui traverserait aujourd'hui d'ouest en est le square Saint-Jacques). Considéré comme un vagabond, il s'époumonait sur une chanson supposée de Béranger :

"C'est le cho, le choléra,

Qui tue le monde

A la ronde

Défiez-vous du choléra

Garde à vous, le voilà"

On lui reprochait neuf couplets terrifiants. Arrêté, il protestait car on l'avait déjà arrêté pour vagabondage et qu'on l'arrêtait encore en plein travail. Mais le président lui déclara que "chanter dans les rues, ce n'est pas travailler" et le condamna à 15 jours d'emprisonnement pour ce nouveau vagabondage

Le Théâtre de la Ville et l'avenue Victoria recouvrent depuis 1859 l'emplacement de la rue de la Vieille-Lanterne où le poète Gérard de Nerval a été découvert pendu, au matin du 26 janvier 1855. La solitude de la victime, sa pauvreté et son errance dans des garnis insalubres, son arrestation de l'avant-veille aux Halles pour vagabondage, ses écrits pessimistes, ont fait conclure à un suicide. Un monument rappelle cet événement, à proximité, dans le square Saint-Jacques.

Nouvelle affaire en 1860: Cinq vagabonds sont découverts le 26 juillet dans un nid humain, dissimulé sous le pont d'Arcole depuis un an. Un plancher a été installé sous l'unique arche du pont, entre le 5ème et le 6ème arceau, à peu près au milieu du cintre. Des planches latérales protègent contre le vent mais les occupants courent tout de même le risque de voir l'installation s'écrouler dans la Seine, selon les autorités. On pense qu'il s'agit de malfaiteurs qui ont déjà eu affaire avec la justice. Il y a là Ducastel, 16 ans, peintre sur porcelaine, Chatel, ébéniste, 19 ans, Legendre, Ménil et Blot, maçons. Traduits en justice pour le vagabondage, le vol de vêtements et de poulets rôtis, Legendre est relaxé faute d'avoir déjà été condamné. Mais les autres sont condamnés à 6 mois d'emprisonnement et 5 ans de surveillance, par jugement du tribunal correctionnel du 24 juillet 1860.

En juillet 1895, des battues sont organisées dans le Bois de Boulogne, de jour comme de nuit, pour chasser les vagabonds et les gens qui se livrent à des "spectacles écœurants", écrit la presse.

Le 25 mai 1907, Octavie C... quitte une salle d'audience du tribunal correctionnel et lance "bande d'enc..." à l'adresse des magistrats qui viennent de condamner sa sœur à la maison de correction pour vagabondage. Immédiatement arrêtée sur ordre du substitut Lassus qui siège à l'audience et s'est senti visé, elle est condamnée séance tenante à 4 mois de prison. La jeune fille, âgée de 18 ans, a maintenu son propos devant le tribunal, présidé par Georges Choumert.

Le préfet de police Louis Lépine, autoritaire, décidera au début du siècle, de faire disparaître de Paris quêteurs et vagabonds. L'historien Pierre Miquel cite ainsi en exemple l'arrestation, le 1er janvier 1900 vers minuit, de Léon Buffet, 40 ans, ancien combattant au Tonkin, mécanicien sans travail, sans femme ni enfant, sans logement, qui ne détient que 25 centimes. Le vagabondage est un délit que le préfet Lépine poursuit avec assiduité. Le vagabond relâché dans la rue après une courte peine de prison est voué à la récidive, qui finit par entraîner sa relégation, vers les bagnes de la République [Pierre Miquel, La main courante, Albin-Michel 1997].

Le délit de vagabondage a été supprimé par une loi du 16 décembre 1992.

(dessin Steinlen 1859-1923)