pariscriminel

La délinquance ou la criminalité des enfants est une préoccupation très ancienne des autorités. N'oublions pas qu'en 1667, le Lieutenant de police de Louis XIV Gabriel-Nicolas de La Reynie est venu à bout de la cour des miracles qui faisait essentiellement travailler des enfants… En réalité, Paris comptait de bien nombreuses cours des miracles.

Dans les années 1730, les enfants délinquants étaient durement traités. Ainsi, Pierre Brassin, 12 ans, qui a volé un cheval sur le chemin de Meudon avec un camarade de son âge, Jean Gigot, va-t-il être condamné par le parlement de Paris le 20 septembre 1736 "à être battu et fustigé avec des verges par l'exécuteur dans les lieux et carrefours accoutumés et flétri d'un fer chaud à la lettre V sur l'épaule droite et banni pour trois ans de Paris, sous peine d'être envoyé aux galères et condamné à 3 livres d'amende en cas de rupture de ban durant ce délai". Son camarade Gigot est pour sa part condamné à être fustigé puis détenu durant un an, ainsi qu'à assister à l'exécution de la peine de Brassin.

Autre exemple, Claude Canteloup, 14 ans, et Pierre-jacques Pinelle, 15 ans, qui ont volé un cheval et sa charrette chargée de linge, seront condamnés par le Châtelet le 12 juillet 1780 à être fustigés puis remis à leur parents. Le parlement, en appel, les condamnera le 12 septembre 1780 à être attachés au carcan par l'exécuteur avec un écriteau devant et derrière portant les mots "voleur de charrette et cheval dans les rues de Paris" et "battus et fustigés nus de verges et flétris d'un fer chaud en forme des trois lettres GAL sur l'épaule droite par ledit exécuteur, puis menés aux galères pour y être détenus durant trois ans puis bannis pour trois ans de Paris".  [Crimes et criminalité en France, 17ème - 18ème siècles, Armand Colin 1971].

A la même époque, un garçon de 15 ans, arrêté pour vol avec effraction, vraisemblablement avec une autre circonstance aggravante, sera condamné aux galères à perpétuité, mais devra attendre trois ans à la prison de Bicêtre d'avoir l'âge de partir au bagne, puisque les galères ont été supprimées en 1748.

Il arrive aussi que le Parlement condamne à la question et à la peine de mort à l'âge de 15 ans pour des assassinats, bien que le pénaliste Daniel Jousse (1704-1781), dans son Traité de la justice criminelle de France en 1771, ait préconisé des condamnations moins sévères pour les mineurs de 20 ans que pour les majeurs.

Dans les grands coups de filet observés à partir de 1830 contre les bandes, les policiers arrêtent souvent des bandes d'enfants. Il existe à Paris, au XIXème siècle comme de tout temps, un réel phénomène de bandes de brigands. Le 7 avril 1860 par exemple, la Bande à Passe-partout, qui rassemble dix enfants de 12 à 15 ans, organisés avec une charte, porteurs de surnoms, est démantelée.

Avant le XVIIème siècle, les abandons d'enfants étaient nombreux, causés par la misère. Ils étaient le fait des salariées de bas niveau, des servantes, des prostituées qui n'avaient pas les moyens de les mettre en nourrice. Il n'était pas rare pour un bourgeois de trouver un matin un enfant abandonné sur le pas de sa porte. Sous le règne de Louis XIV, l'administration des Enfants-Trouvés recueillait 1.000 à 3.000 enfants par an. [Robert Chesnais, Crimes fastes et misères dans le Paris du Roi Soleil, Nautilus 2008].

Et en 1820, la ville de Paris entretenait 27.500 enfants qu'elle livrait à eux-mêmes à l'âge de 12 ans. [Jean Favier, Paris 2000 ans d'histoire, Fayard 1997].

Selon Macé, chef de la police de Sûreté de 1879 à 1884, la police ramasse encore à cette époque plus de 20.000 enfants par an -23.000 en 1886, 27.000 en 1889- "que la justice rejette le plus souvent sur la voie publique", dit le policier. Outre la misère, Macé cite, comme responsable de ce fait, la politique du ministre de l'instruction publique Jules Ferry qui "enlève aux enfants l'idée de Dieu" parce qu'"il ne faut plus de morale religieuse à nos enfants". Il cite le préfet de la Seine Ferdinand Hérold, qui déclare en 1881: "A bas le crucifix ! Laïcisons…" [Gustave Macé, Mon musée criminel, Charpentier 1890].

Il faut dire aussi que la misère règne. A cette époque, les 800.000 à 900.000 habitants de Paris ne disposent que de l'eau montée à dos d'homme, dans des seaux, par les porteurs d'eau auvergnats. Ils ne se lavent pas mais supportent cette saleté sans mot dire [Louis Chevalier, Classes laborieuses, classes dangereuses, Plon 1969].

De même, selon Vidocq, en 1837, 80.000 personnes se lèvent chaque matin dans Paris sans savoir comment elles dîneront et sous la Monarchie de Juillet, deux Parisiens sur trois ne laissent pas, en mourant, de quoi payer leur linceul [Simone Delattre, Les douze heures noires, la nuit à Paris au XIXème, Albin Michel 2000].

Conséquence peut-être; sur les boulevards, une véritable industrie s'est développée. On fait quêter les enfants en leur promettant "une grossière nourriture et un grabat". Ils sont répartis, en loques, dans les passages de Paris. C'est, selon le bagnard-policier, "une nouvelle traite des noirs" faite par des Savoyards. Le vol est une industrie.

Rappelons quelques méfaits:

21 avril 1822, sur le boulevard du Temple, six enfants et adolescents de 10 à 17 ans sont arrêtés pour vagabondage. Ils dorment couchés sur le boulevard, entre un tombereau et un comptoir de pâtissier. Ces arrestations sont multiples, dans tous les quartiers de Paris. Plus tard, en 1877, 742 enfants vagabonds seront ramassés dans Paris.
8 novembre 1825: Deux enfants de 14 et 15 ans, Poissant et Camus, ont volé 4,50 francs dans le tronc de l'église Notre-Dame-de-Lorette. Ils vont avouer leur méfait et être condamnés par la cour royale de Paris à la maison de correction, l'un jusqu'à 20 ans, l'autre jusqu'à 18 ans.

15 juillet 1881: la cour d'assises juge un enfant de 15 ans, Félix Lemaître, un apprenti-emballeur. En février 1881, il a volé 200 francs à son patron et, après avoir quitté sa mère, s'est installé dans un garni du boulevard de la Villette, à l'Hôtel du Doubs. Il a dépensé l'argent en dix jours. Mais cette fois, on l'accuse d'avoir égorgé un enfant de 6 ans. Il a le front bas, le regard dur, et se présente vêtu d'une jaquette et d'un faux col à pointes rabattues, disent les chroniqueurs. Défendu par Mes Brossard et Comby, il répond d'un assassinat commis le 25 février 1881. Après avoir dépensé en vêtements et spectacles les 200 francs volés, il a tenté d'entrer dans les maisons publiques mais a été refoulé car il était trop jeune. Il a alors acheté un couteau et décidé de ramener dans sa chambre d'hôtel le premier enfant qu'il rencontrerait. Pour le tuer. Pour voir. Ce qu'il a fait. Le lendemain, le juge d'instruction Barbette, mettant Lemaître en présence du cadavre ensanglanté, a été surpris de l'insensibilité de l'adolescent. "Je ne pleure jamais, ma nature s'y refuse, il est impossible de voir sur ma figure ce que je pense et ce que je ressens", a expliqué l'assassin en précisant avoir descendu le pantalon de l'enfant pour que son couteau ait moins d'obstacles à traverser. Il raconte ces détails aux assises, ajoutant qu'il a abandonné sa victime, effrayé par le sang. Du fait de son jeune âge, il ne sera condamné qu'à 20 ans d'emprisonnement, ce qui est alors très clément.

(dessin Draner 1833-1926)