pariscriminel

Petite chronologie dispersée des méchancetés:

Au sujet des préoccupations de la justice, la Révolution n'aura guère changé les choses. Tout sera résolu en termes de mises à mort et de supplices. En cela, la Révolution, malgré la Déclaration des droits de l'homme du 26 août 1789, qui allait lui servir de justification pour l'avenir, sera bien la digne héritière, non seulement de l'Ancien Régime, mais également du Moyen-Âge…

Par exemple: la Déclaration des droits de l'homme a énuméré dès son article 2, comme "droits imprescriptibles de l'homme", le droit à "la liberté, la propriété…" Cependant, dès le 2 novembre 1789, l'Assemblée constituante va décider la confiscation pure et simple de tous les biens ecclésiastiques, qu'il s'agisse des abbayes, des monastères et de leurs terres. Désormais, tout appartient à "la Nation".

L'historien Ivan Gobry impute à la Révolution française une "violation inouïe des droits de l'homme promulgués le 26 août 1789, par l'érection du premier pouvoir totalitaire de l'histoire, celui du Comité de salut public et de Robespierre, prolongé par une dictature (accompagnée d'une guerre permanente qui (…) ne prit fin qu'en 1814 avec la restauration de la monarchie. (…) Les pires moments de la terreur ne coïncident ni avec la menace étrangère ni avec les temps forts de la guerre de Vendée. (…) A partir de 1793, les révolutionnaires ne faisaient plus de distinction entre leurs adversaires : l'appellation d'*aristocrate* était attribuée à tout ce qui était suspect de s'opposer à la Révolution en marche, aussi bien aux prêtres fidèles à Rome qu'aux nobles et à leurs amis, à leurs domestiques, aux possédants qui ne voulaient pas se voir spolier, aux gens du peuple qui ne criaient pas : *Vive la Nation !*, à ceux qui, par simple dévouement, abritaient des *suspects*" [1].

Triste symbole de la Révolution, la machine à décapiter était bien connue avant 1789. Elle avait déjà été décrite avec détail dans le "Voyage en Espagne et en Italie" publié par le dominicain Jean-Baptiste Labat en 1730. Elle sera seulement modernisée par Guillotin (Sur Guillotin, v. La Grand'chambre du tribunal), puis fabriquée et utilisée en mars 1792. Son premier patient s'appelle Nicolas Pelletier..

Le 1er juin 1791, par souci d'égalité, l'Assemblée décide que "tout condamné à mort aura la tête tranchée". Elle adopte ainsi la proposition de Lepeletier de Saint-Fargeau, inspiré par Guillotin. Mais le bourreau, qui décapite encore à l'épée, proteste. La décapitation était jusque-là une mort noble, réservée aux nobles, alors que les roturiers étaient pendus. Rien ne permet de penser, soutenait le bourreau, que la tête sur le billot, les roturiers sauraient se tenir aussi bien que les nobles… [2].

A partir du 11 août 1792, du pillage des Tuileries, la Commune commence par faire arrêter à leur domicile les ecclésiastiques et les nobles. C'est le début des grandes rafles de prêtres et de laïcs suspects, raflés non pas pour ce qu'ils ont fait mais pour ce qu'ils sont. "Plusieurs milliers de prêtres et de laïcs, d'hommes et de femmes, de vieillards et de jeunes gens furent ainsi jetés pèle-mêle les uns contre les autres, pour ne pas dire les uns sur les autres, dans toutes les prisons de la ville. Des émissaires veillaient aux barrières de la ville et, dès qu'un proscrit se présentait avec son passeport, il était arrêté en toute illégalité et conduit dans un lieu de détention. Les captifs étaient nourris de pain et d'eau et ne pouvaient dormir. Dans certains endroits, comme aux Carmes (6ème arr) il leur était interdit de parler et l'on avait placé un garde auprès de chacun d'eux. Dès le premier matin, les prêtres demandèrent à dire ou à entendre la messe : ce secours leur fut refusé" [1].

Le 17 août 1792, on crée à l'instigation de Robespierre et de Danton, le tribunal destiné à juger les crimes commis pendant la journée du 10 août. C'est le Tribunal criminel. Sa compétence sera rapidement étendue mais il n'enverra que quatre personnes à l'échafaud durant le mois d'août (21 personnes au total) et ne donnera donc pas satisfaction à la Convention qui a pris la place de l'Assemblée législative le 21 septembre 1792. Cambacérès et Danton feront alors voter la création du Tribunal criminel extraordinaire, au sein duquel seront nommés des juges implacables et l'accusateur Fouquier-Tinville.

Le 10 mars 1793, la Convention vote la création de ce "Tribunal criminel extraordinaire" destiné à "connaître de toute entreprise contre-révolutionnaire et de tous les complots tendant à rétablir la royauté". Le lendemain, éclatent les guerres de Vendée. Ce tribunal est une création de Carrier et va devenir "Tribunal révolutionnaire" le 8 brumaire an II (29 octobre 1793). Ensuite, va surgir "le Tribunal révolutionnaire du 22 prairial an II", c'est à dire le même tribunal rajeuni, et enfin le "Tribunal du 23 thermidor".

            - Le premier de ces tribunaux, celui de 1792, est quasiment ordinaire, si l'on veut bien fermer les yeux sur le fait que ses jugements ne sont pas susceptibles d'être soumis au Tribunal de cassation pourtant créé en 1790. Etabli aux Tuileries, le Tribunal criminel jugera 61 accusés et prononcera 20 peines de mort.

            - Le 20 octobre 1792, on crée au palais de justice "La Commission de l'État-major", pour juger les émigrés arrêtés aux frontières. Treize accusés vont comparaître et 9 seront condamnés à mort.

            - Le Tribunal criminel extraordinaire, du 10 mars 1793, est créé après les échecs de l'armée de Moselle. Sans appel, sans recours, les jurés doivent voter en public, à haute voix. "Tout le système de la Terreur était là", écrira Louis Blanc dans son Histoire de la Révolution. Le Tribunal siège dans l'ancienne grand'chambre du parlement de Paris, dite "Salle de l'égalité", devenue par la suite chambre civile de la Cour de cassation. Divisé ensuite en deux sections, l'une siège aussi dans la salle Saint-Louis, dite "Chambre de la liberté", devenue chambre des requêtes de la Cour de cassation. C'est dans cette salle que comparaitra Danton. Dos au mur, en face, sur une estrade, siège le président. Les juges sont à gauche, l'accusateur à droite. On siège sous les bustes de Socrate, Lepeletier et Marat. (Ce dernier a d'ailleurs été jugé le 24 avril 1793 pour provocation au pillage et au meurtre et provocation à l'avilissement de la Convention. Il a été acquitté à la demande même de Fouquier-Tinville, sous les applaudissements). La reine, écrouée à la Conciergerie depuis le 12 octobre, comparait le 14 et s'entend condamner le 16, à 5h du matin. Ses témoins seront ensuite, pour la plupart, condamnés à mort à leur tour... On juge aussi des malades et des infirmes, des octogénaires, des femmes enceintes, en ne consacrant parfois que quelques minutes par accusé. Il arrive que les jugements soient préparés à l'avance, avant l'audience, et les charrettes sont comme par hasard commandées en nombre suffisant ! Il arrivera que l'on juge par fournées, de 25 à 50, et tout le monde, quasiment, est condamné. Mais le tour de Fouquier-Tinville va enfin venir, pour avoir fait périr un grand nombre de Français avec des accusations parfois imaginaires, pour avoir fait juger par fournées des gens qui ne se connaissaient même pas, pour avoir fait exécuter des vieillards et des malades...

Les 143 tribunaux révolutionnaires de province ont encore pire réputation. A Nantes, à Lyon, les victimes sont encore plus nombreuses. N'importe qui siège. On interrompt les témoins, on les intimide... [3]

Du 2 mai 1793 au 28 juillet 1794, le Tribunal révolutionnaire de Paris fera tomber 2.632 têtes [1]. D'autres historiens en comptent un peu moins de 2.600. Parmi ces victimes, 25 anciens membres du parlement de Paris le 20 avril 1794, puis Guillaume de Lamoignon de Malesherbes le 22 avril, dont le crime est d'avoir défendu le roi, comme avocat, devant la Convention. Puis, le même jour, six femmes de l'aristocratie dont le crime est d'avoir reçu du courrier de leur famille exilée. Puis 28 fermiers généraux le 8 mai 1794, dont Lavoisier, membre de l'Académie des sciences, auquel le président Coffinhal lance que "la République n'a pas besoin de savants". Puis 30 autres magistrats le 14 juin, des parlements de Paris et Toulouse. Ce rythme va durer jusqu'au 9 thermidor… Les charrettes se succèdent rue Saint-Honoré et la population s'habitue. En juillet 1794, le rythme est tel qu'on n'attache plus d'importance à ces fournées monotones et quotidiennes. Dans les boutiques, on ne lève même plus la tête pour les voir passer [4].

Le 2 septembre 1792, la section révolutionnaire du Faubourg-Poissonnière, "Considérant les dangers imminents de la patrie et les manœuvres infernales des prêtres, arrête : 1° Que tous les prêtres et les personnes suspectes enfermées dans les prisons de Paris, Orléans et autres, seront mis à mort. 2° Que les femmes, enfants des émigrés et personne qui n'ont pas paru, ni ne se sont montrés citoyens, seront mis sur une ligne en avant des volontaires qui partent pour les frontières afin de garantir les braves sans-culottes des coups que pourraient porter les ennemis" [1]. La Révolution française invente le "bouclier humain".

Les prêtres qui n'auraient pas été massacrés seront déportés et assassinés à Rochefort, à Nantes, à La Rochelle…

Pendant ce temps, l'Assemblée vote à la demande de Danton "la peine de mort pour tous ceux qui, directement ou indirectement, refuseront d'exécuter ou entraveront les ordres pris par le pouvoir exécutif provisoire". Puis, ce sera le tocsin, le canon, la fermeture des barrières de Paris, la confiscation des voitures et des chevaux…

Selon Jean Favier les massacres de septembre 1792 auront fait "1.614 victimes, dont les corps sont souvent profanés, voire dépecés " [5].

Ivan Gobry, citant les chiffres de Mortimer Ternaux et Taine, évalue les victimes à 1.368 personnes, dont 250 prêtres. Il rappelle que Danton avait qualifié l'événement de "sacrifice indispensable" pour apaiser le peuple de Paris et Robespierre s'est félicité que n'ait "pas péri un seul innocent" [1].

Le Pr Arlette Lebigre cite les chiffres de "1.100 morts selon les estimations les plus modérées, 1.200 à 1.400 d'après une étude récente, davantage si on y ajoute les victimes des exécutions sommaires commises en province les jours suivants". Le Pr Lebigre ajoute que la police était impuissante à empêcher les scènes sanglantes tout comme elle ne pouvait empêcher la vente des effets pris sur les cadavres. Danton, ministre de la Justice, aurait déclaré :"Je me fous bien des prisonniers ; qu'ils deviennent ce qu'ils pourront !" [6].

"Il est malheureusement trop certain que Desmoulins a porté, avec Danton, la lourde responsabilité" des massacres de septembre 1792, écrira Henri Robert [7].

Les instigateurs des massacres de septembre 1792 ont entrepris de tuer tous les "prisonniers politiques" au prétexte que les armées autrichiennes et prussiennes du duc de Brunswick venaient de prendre Verdun et approchaient de Paris (v. 6ème arr, bd Saint-Germain, la prison de l'Abbaye). Mais le 20 septembre 1792, dans la Marne, alors que ces armées de 80.000 hommes s'apprêtent à réduire à néant l'armée française de 50.000 hommes, le duc de Brunswick renonce. On ne saura jamais pour quelle raison. L'événement restera marqué officiellement dans l'esprit des Français comme "la victoire de Valmy" et la révolution s'en trouvera de plus belle encouragée.

Le même jour, 20 septembre 1792, la Convention a succédé à l'Assemblée législative et proclamé la République. Sous son contrôle, vont être institués deux comités : Le Comité de sûreté générale qui se charge de la police et du contre-espionnage et organise la Terreur de septembre 1793 à juillet 1794, et le Comité de salut public qui contrôle le Tribunal révolutionnaire.

En décembre 1793, l'armée blanche, l'armée des Chouans est exterminée à Savenay par les Bleus. Par l'armée de Kléber, Thureau, Hoche…

Les Blancs anéantis à l'ouest, les armées révolutionnaires de Kléber, Marceau, Jourdan n'ont plus qu'à mettre fin à la pression austro-prussienne à l'est et à ses victoires, en remportant la bataille de Fleurus le 26 juin 1794.

Le 24 juillet 1794, Marie-Louise de Montmorency-Laval, abbesse de Saint-Pierre de Montmartre, 51 ans, sourde, presque aveugle et impotente, est condamnée à mort par le Tribunal révolutionnaire et guillotinée pour refus de prestation de serment. En juillet 1794, on guillotine aussi, sur ordre du Tribunal révolutionnaire, les seize carmélites de Compiègne qui seront béatifiées en 1906. Elles montent à l'échafaud en chantant, dirigées par Mère Thérèse de Saint-Augustin. Celle-ci désigne d'abord la plus jeune, âgée de 29 ans, pour monter en chantant Laudate Dominum [1].

La Terreur est le fait de gens dont on sait peu de choses. Bonjour, Coulonghon, Longueville-Clémentière, Mallet dit Baptiste, Morel, Lalligand, Quesneau, Héron, Toutin, Fenaux, Vilain… Ces porteurs d'ordres du Comité révolutionnaire ne peuvent être emprisonnés "pour quelque cause que ce soit" et traquent "tous les ennemis du bonheur public". Ils ont le droit d'entrer dans toutes les prisons, d'interroger sans  témoins tous ceux qu'ils désignent [8].

A la Terreur, succédera la contre-Terreur, aussi terrible, jusqu'à ce que la Convention laisse la place au Directoire, en octobre 1795. Le Directoire créera un ministère de la Police qui ne devait pas se montrer très efficace, n'évitant même pas les coups d'État Il sera supprimé en 1818 (v. 6ème arr, quai Malaquais).

 

[1] Yvan Gobry, Les martyrs de la Révolution française, Perrin 1989

[2] Daniel Arasse, La guillotine et l'imaginaire de la Terreur, Flammarion 1987

[3] Etude de Berriat Saint-Prix, conseiller à la cour impériale de Paris, dans la Gazette des Tribunaux du 22 mai 1861 au 5 octobre 1861.

[4] Jean Robiquet, La vie quotidienne au temps de la Révolution, Hachette 1938

[5] Jean Favier, Paris 2000 ans d'histoire, Fayard 1997

[6] Arlette Lebigre, La police, une histoire sous influence, Gallimard 1993

[7] Henri Robert, Les grands procès de l'Histoire, Payot 1922