pariscriminel

Petite chronologie sévère de l'Ancien Régime:

Aux XIVème et XVème siècles, les condamnés parisiens, suivis par la foule, parcourent une véritable route d'infamie jusqu'à leur lieu d'exécution. C'est déjà une partie de la peine. Le pilori et le billot sont généralement installés place de Grève, le bûcher est à Notre-Dame ou hors des murs (v. pl André-Malraux). Les gibets de Montfauconet de Montigny se trouvent aussi hors de la ville, mais n'importe quel lieu peut servir au supplice. Le lieu du crime, par exemple.

A la fin du XIVème siècle, les condamnés qui expiaient jusque-là sans se confesser, ce qui leur assurait la damnation éternelle, ont désormais droit à l'assistance du prêtre. Le long chemin du supplice se fait alors avec des signes publics de repentance, des demandes de pardon à Dieu et à la justice ou au public. En 1500, un condamné emmené en direction de la porte Saint-Denis, reçoit par exemple le secours des sœurs de la chapelle des Filles-Dieu en passant devant leur porte. Elles l'aspergent d'eau bénite et lui font baiser la croix avant de lui offrir le pain et le vin consacrés [1].

Mais tout cela n'est qu'un début, car en 1515, un roi sévère monte sur le trône. A l'arrivée sur les lieux de l'exécution, le patient peut s'attendre au pire, comme l'a rappelé l'historien Gabourd : "François Ier (1494-1515-1547), témoin des désordres, des excès et des crimes de tout genre qu'enfantaient autour de lui la violence, le brigandage et la révolte, introduisit dans la législation pénale des supplices atroces, tels que celui de la roue (...), les peines de la hart (la corde), des verges, des oreilles coupées, des galères, du feu ; Il voulut rétablir la sécurité publique par des *effroïances*" [2].

Le supplice de la roue fut alors transporté d'Allemagne en France, selon le juge Guillot, pour  traiter le brigandage "que les peines ordinaires étaient impuissantes à réprimer" [3].

Ce roi est intransigeant. A la demande de la reine, François 1er fait "ruiner le quartier de Glatigny de fond en comble" en 1518, haut lieu de la prostitution parisienne, à l'emplacement de l'Hôtel-Dieu. La justice est si active que pour l'enterrement de sa mère Louise de Savoie, en 1531, François 1er devra faire dégarnir les potences, sur le passage du convoi, tant elles répandent une odeur épouvantable [4].

Moins intransigeant, Henri II (1519-1547-1559) crée dans Paris un Bureau des Pauvres. Car du temps de son père, un arrêté du Parlement du 2 janvier 1545 a interdit, sous peine de sanctions rigoureuses, de mendier dans les rues, aux portes des maisons et dans les églises. Le risque était d'être battu de verges et au besoin puni d'un emprisonnement perpétuel.

C'est qu'à l'époque, dans le Paris des années 1540, vit un nombre extraordinaire de mendiants et de voleurs. La loi prévoit que l'on coupe l'oreille des voleurs car on sectionne ainsi une veine qui correspond aux "parties naturelles", ce qui empêche ces gens d'engendrer, dit-on à l'époque... [4]

François Ier aura été sévère, mais législateur averti. C'est lui qui, le 10 août 1539, est à l'origine de l'ordonnance de Villers-Cotterêts qui impose la langue d'Ile-de-France et des pays de la Loire, la langue du roi, comme langue officielle de la justice et de l'administration en général. Désormais, tout document judiciaire doit être rédigé dans cette langue française.

En 1547, Henri II accédant au trône oblige les témoins de tout crime à attraper le coupable et à ameuter le voisinage afin que l'on ferme les portes de la ville [5]. Le crime et la justice sont une des préoccupations essentielles des souverains.

Au Moyen-âge Paris n'est éclairé la nuit que par trois points permanents d'éclairage public, au Châtelet, à la Tour de Nesle (c'est-à-dire à l'emplacement de l'Hôtel des Monnaies), et au cimetière des Innocents (aux Halles) ainsi que par quelques veilleuses placées le soir par des habitants, au pied de certaines statues. On imagine le coupe-gorge, dans un Paris de ruelles boueuses, sinueuses et noires. C'est Louis XIV, en créant la charge de lieutenant général de police, confiée à Nicolas de La Reynie, qui imposera un service d'éclairage public. Bien plus tard, l'installation de l'éclairage au gaz débutera en 1820 [6].

A la fin du XVIème siècle, les nobles ne peuvent être emprisonnés pour dettes. En cas de crime capital, ils périssent par la hache et sont exempts de l'ignominie du gibet.

Paris est alors sillonné de rues trop étroites pour la circulation des voitures, et trop boueuses pour que des gens proprement chaussés puissent y marcher. Les courtisans se rendent à la cour à cheval, les présidents et les conseillers du Parlement vont au palais sur des mules. On a d'ailleurs construit un montoir devant la Sainte-Chapelle le 9 mai 1560, afin que les magistrats puissent plus facilement s'installer sur leurs mules [2].

A cette époque, dans un souci de lutte contre le crime, il n'est permis à personne d'avoir plus d'une porte à sa maison. Le chef de la police peut faire murer les autres. Et on ne doit pas laisser une maison inhabitée sans y placer un garde. Au premier signal, ce garde sonne une cloche jusqu'à ce que les cloches voisines répondent. Alors, toutes les fenêtres de la rue s'illuminent, tout le monde sort en armes et l'on poursuit, cerne et arrête les malfaiteurs. De même, faute de réverbères, chaque passant doit avoir une lanterne à la main, ce qui crée un curieux spectacle de milliers de lanternes. Mais les bandes de voleurs et de meurtriers menacent tout de même. Il y a les Guileris, les Plumets, les Grisons, les Tire-Laine, les Tire-Soie, les Mauvais-Garçons, qui vendent leurs services au plus offrant et épousent la querelle des premiers venus, moyennant salaire… Les étudiants de Paris, parcourent aussi les rues en armes, s'associent aux truands, battent, détroussent les passants, volent, forts du sentiment d'impunité qui entoure cet Etat dans l'Etat qu'est l'Université de Paris [2].

Lors de son accession au trône en 1547, Henri II a lancé une terrible répression contre les protestants. Il est ainsi poussé par sa maîtresse Diane de Poitiers puisqu'elle a obtenu de lui une part des fortunes qui leur seront confisquées. Le 2 juin 1559, par l'édit d'Ecouen, le roi va demander aux juges de condamner à mort les protestants. Mais le Parlement de Paris traîne les pieds. L'intervention du roi en personne va mettre le feu aux poudres et provoquer l'affaire des conseillers Anne de Bourg et Louis du Faur.

Le problème du protestantisme est apparu au pouvoir royal catholique en 1519, deux ans après que le moine allemand Martin Luther ait publié ses thèses qui le conduiront trois ans plus tard à être excommunié. A la fin de l'année 1517, Luther a en effet affiché ses "95 thèses sur la vertu des indulgences" à la porte de la chapelle de son monastère de Wittenberg. Ces écrits sont arrivés en France en 1519 et se sont répandus avec une incroyable rapidité. Dès 1523, on a dressé les premiers bûchers en brûlant d'abord à Paris un ermite normand nommé Vallières. Mais dix ans plus tard, la religion réformée s'est répandue comme une traînée de poudre qui fait trembler le souverain. On réagit en multipliant les bûchers, pour les livres ou pour les adeptes. On brûle à Paris un traducteur de Luther en 1529, on massacre ici ou là, notamment dans le sud de la France, les protestants. La violence va gagner les deux camps et ne cesser de croître jusqu'à la Saint-Barthélemy, organisée par Charles IX (1550-1560-1574) le 24 août 1572.

A partir de 1576, la Ligue, ou Sainte-Ligue, dont le but est la défense du catholicisme face aux protestants, dirigée par le duc Henri de Guise, a trouvé un écho favorable à Paris. Le 12 mai 1588, au lieu de réaliser des réformes réclamées par les Parisiens, le roi Henri III (1551-1574-1589) envoie des troupes, les gardes suisses, dans Paris. Aussitôt, 25.000 hommes s'arment et commencent une émeute. La Bastille est prise et la Sorbonne occupée. La place Maubert (5ème) est barricadée alors qu'un avocat nommé La Rivière harangue la foule pour aller assiéger le roi au Louvre. La rue Saint-Jacques, la montagne Sainte-Geneviève, sont barricadées par les étudiants, leurs professeurs et les moines des couvents voisins. C'est une révolution sans causes bien définies mais contre un roi détesté, notamment parce qu'on le dit homosexuel, ce qui fait horreur à toutes les catégories sociales, et parce qu'il ne pourchasse pas les sorciers (v. 4ème arr, Parvis de Notre-Dame). On le déteste aussi parce que l'année précédente, son alliée Elizabeth d'Angleterre a fait décapiter l'ex-reine de France, la reine d'Ecosse Marie Stuart, à l'âge de 45 ans. Marie Stuart, arrivée en France à 15 ans, est montée sur le trône en épousant le frère aîné d'Henri III, François II, qui devait régner brièvement (1559-1560). On le déteste encore car on déclare avoir organisé sa succession afin que le trône revienne à un protestant, son beau-frère, le mari de sa sœur Marguerite, Henri de Navarre, "le Béarnais" (Henri IV). En réalité, beau-frère ou pas, Henri de Navarre est le plus proche successeur d'Henri III dont il est aussi le cousin. Sa grand-mère Marguerite d'Angoulême est la sœur de François 1er. En janvier 1589, une procession de milliers de Parisiens ira du cimetière des Innocents, aux Halles, à l'église Sainte-Geneviève (le Panthéon), pour réclamer la fin des Valois. Cette révolution durera six ans. Le Pr Arlette Lebigre l'appelle "la révolution des curés". Elle aura tué 30.000 parisiens en six ans [7]. Le roi est pourtant un fervent catholique, même s'il refuse de faire encore massacrer les huguenots, comme l'ont fait sa mère et son frère Charles IX à la Saint-Barthélemy. Il refuse cependant systématiquement sa grâce à tous ceux que la justice envoie au bûcher ou à la potence. A une seule exception près, semble-t-il (v. 4ème arr, pl de l'Hôtel de Ville).

Voyant dans cette révolte la main de son rival le duc de Guise, Henri III le fait assassiner lors de la réunion des Etats généraux, le 23 décembre 1588 à Blois. Furieux à l'annonce de cette nouvelle, les Parisiens créeront alors, pour gouverner, le Conseil des Seize, par référence aux seize quartiers de la ville.

Le roi est finalement assassiné par un moine fanatique, Jacques Clément, le 1er août 1589 au château de Saint-Cloud où il s'est réfugié, ce qui provoquera une grande liesse populaire en même temps que le début d'une grande inquiétude, le début d'une guerre entre les troupes d'Henri de Navarre (Henri IV) et celles du duc de Mayenne devenu chef de la Ligue, et le début d'une famine.

Une famine car, le 14 mars 1590, le duc de Mayenne va être défait par l'armée d'Henri IV à Ivry-la-Bataille. Commence alors le siège de Paris par les troupes royales. Une extraordinaire famine (on mange chiens, chats, os des cimetières, ardoises pilées…). Des exactions sont commises (v. 6ème arr, rue de Tournon). Un procureur du Châtelet, Regnard, accusé de trahison, est pendu, comme Philippe Noiret, trompette et crieur de la ville qui aurait porté des lettres à l'adversaire. Une vingtaine de personnes seront aussi jetées dans la Seine [7]. La lutte ne prendra fin que lorsque Mayenne décidera de se soumettre à Henri IV, en 1594.

Les pendaisons de voleurs ou de brigands n'auront jamais été aussi nombreuses, que ce soit place de Grève, place Maubert ou à Montfaucon. Les maladies aussi, font des ravages.

Un événement cependant aurait dû marquer les esprits en 1587. Cette année-là, est paru sous le titre Boeventucht un ouvrage du juriste Dirck Volkertszoon Coornhert (1522-1590) qui marque l'apparition de l'idée de prison-châtiment. Une notion inconnue mais qui dure toujours.

Notion inconnue car au XVIème siècle, la prison n'est encore que la salle d'attente du bourreau. Coornhert explique qu'il faut construire de solides prisons pour y enfermer des détenus. Mais l'auteur ne prévoit pas pour autant la douceur car il ajoute que les prisonniers seront aisément repérables puisqu'on leur fendra le nez lors de l'emprisonnement ou on les marquera au fer rouge sur le visage [1].

Ces idées ne seront pas mises en pratique immédiatement. Ainsi, le 14 décembre 1618, Dreux et Potin seront-ils condamnés à mort par le prévôt des marchands et pendus pour le vol de plusieurs robinets à des fontaines de la ville [4].

Henri IV assassiné, Louis XIII (1601-1610-1643) subit durant sept ans la régence de sa mère et de ses amis italiens, les Concini, ce qui se terminera encore dans le sang (v. 1er arr, au palais du Louvre).

En matière de crime, Louis XIII va se rendre célèbre par sa lutte contre le duel. Mais lorsque Richelieu et Louis XIII interdisent le duel en 1626, il ne font que confirmer une prohibition déjà formulée par Henri IV en 1609. Le bon roi Henri avait promis à tout duelliste la mort et la confiscation de ses biens.

Huit mille gentilshommes seraient morts en duel entre 1598 et 1608 et quatre mille autres entre 1610 et 1618, durant la régence de Marie de Médicis. En 1626, Louis XIII et Richelieu vont donc préciser que le simple appel en duel entraînera la privation des charges et offices, jusqu'à la peine capitale. L'histoire retiendra que "Richelieu a interdit le duel".

Pour autant, 20 ans plus tard, le 13 mars 1646, il faudra encore qu'un édit royal ordonne la poursuite des combattants devant le parlement. Tout cela était donc sans grand effet [4].

Malgré d'innombrables interdictions, le duel sera toujours une activité très importante à la fin du règne de Louis XIV. De 1700 à 1725, le parlement de Paris aura jugé 110 affaires de duel, d'appel à des duels ou de complicité de duels (ce sont les témoins). Ce qui représente un procès pour violences mortelles sur dix et un procès criminel sur soixante. Pour l'historien François Billacois, c'est sans doute plus qu'un siècle auparavant [8].

Mais avec la Fronde des parlements puis la Fronde des princes contre Mazarin, dans les années 1640, les autres grands sujets judiciaires de l'époque sont la sorcellerie (v. les sorcières) et le vagabondage.

Parmi les voyous, on compte aussi des pages et des laquais. Sûrs de l'appui et de la puissance de leurs maîtres, se croyant tout permis, il faudra, en 1632 que le parlement leur interdise d'être armés. L'interdiction sera de peu d'effet, mais un page sera cependant exécuté le 19 janvier 1633 [2].

Bref, Paris n'est pas "sécurisé". Voici comment Paul Scarron (1610-1660), résume, sous Louis XIII, sa vision d'une capitale de 415.000 personnes, en 1637:

"Un amas confus de maisons,

Des crottes dans toutes les rues ;

Ponts, églises, palais, prisons,

Boutiques bien ou mal pourvues ;

 

Force gens noirs, roux ou grisons ;

Des prudes, des filles perdues ;

Mes meurtres et des trahisons ;

Des gens de plume aux mains crochues ;

 

Maint poudré qui n'a  point d'argent ;

Maint homme qui craint le sergent ;

Maint fanfaron qui toujours tremble ;

 

Pages, laquais, voleurs de nuit,

Carrosses, chevaux et grand bruit,

C'est là Paris : que vous en semble ?"

 

Il existe aussi dans Paris une profession habituée des tripots dont le rôle est d'assassiner pour le compte de qui voudra payer, ou pour son propre compte. Ses membres se racontent leurs meurtres de la veille… Ce sont des nobles irritables qui provoquent en duel n'importe qui pour n'importe quel geste, pour un manteau qui les a touchés, par exemple. Ils se battent avec des gens qu'ils connaissent ou qu'ils ignorent. A la cour de Louis XIII, Balagni, surnommé "Le Brave", est de ceux-là, mais il finira tué en duel en 1613. Il y a aussi Pompignan, Végole, Suze, Montglas, Villemore, qui seront tous tués un jour pour leurs fausses idées de l'honneur, en duel ou bien châtiés, comme le comte de Montmorency dont la mort consternera la profession et calmera un peu les esprits (v. 4ème arr, pl des Vosges) [2].

Il n'empêche qu'à l'avènement de Louis XIV, Paris est une ville particulièrement dangereuse [10].

Durant l'année 1643, 372 personnes vont être assassinées à Paris. Quatorze personnes dans la seule journée du 6 juin 1644. "Les passants sont rançonnés, les carrosses attaqués aux Tuileries ou au Cours-la-Reine, les paysans détroussés avant d'arriver aux Halles" [5]. Les règlements de comptes sur la voie publique sont quotidiens. On s'insulte et on se poignarde sans que personne n'y prête attention (v. 6ème arr, rue de Vaugirard).

Louis XIV va sévir à son tour. Il ordonne que l'on enferme les bohémiennes à l'Hôpital général et que l'on envoie leurs hommes aux galères. Ces gens-là enlèvent les petits enfants et volent les calices dans les églises [9].

Le pouvoir sait se montrer sévère. "Quand, sous Louis XIV les empoisonneurs répandaient partout l'épouvante, on créa une juridiction exceptionnelle, la chambre ardente, qui sévit terriblement, mais du moins mit un terme à ces crimes" [3].

Louis XIV, en mars 1667, crée la police dont il confie le commandement à Nicolas de La Reynie, 42 ans, né d'une famille de magistrats de Limoges, qui va exercer sa fonction durant 30 ans et notamment raser la Cour des miracles Cour des miracles. Le dernier successeur de La Reynie, Thiroux de Crosne, sera guillotiné en 1794.

Louis XIV, en 1674, réorganise aussi la répression et donne au Châtelet la compétence qu'avaient jusqu'à présent les 17 cours seigneuriales de Paris. La justice est limitée à deux degrés : le Châtelet et le Parlement [1].

Le 24 mai 1686 Louis XIV décide que les malades qui auront refusé les sacrements de l'Eglise et persisté dans la "religion prétendue réformée" seront jugés -s'ils guérissent- et condamnés, pour les hommes, à faire amende honorable avant d'être envoyés aux galères perpétuelles, et pour les femmes à faire amende honorable avant d'être enfermées. Dans tous les cas, les biens seront confisqués. Ceux qui seront morts verront un procès fait "à leur cadavre ou à leur mémoire" avant d'être "traînés sur la claie et jetés à la voirie et leurs biens confisqués" [4].

Dans les années 1730, on se préoccupe également beaucoup de l'enfance délinquante

A partir de 1750, les philosophes des lumières critiqueront la torture et les supplices physiques ainsi que la peine de mort, proposant de leur substituer la peine de l'emprisonnement [1].

Cependant, en 1751, L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert propose, à l'article Anatomie, que le supplice des criminels se fasse par la vivisection plutôt que par la simple mise à mort sur la roue ou le bûcher. La dissection d'un cadavre est moins intéressante que celle d'un corps sain et vivant, souligne l'article. "De quelque manière qu'on considère la mort d'un méchant, elle serait bien autant utile à la société au milieu d'un amphithéâtre que sur un échafaud (…). L'anatomie, la médecine et la chirurgie ne trouveraient-elles pas aussi leur avantage dans cette condition ? Quant aux criminels, il n'y en a guère qui ne préférassent une opération douloureuse à une mort certaine et qui, plutôt que d'être exécutés, ne se soumissent, soit à l'injection de liqueurs dans le sang, soir à la transfusion de ce fluide, et ne se laissassent ou amputer la cuisse dans l'articulation ou extirper la rate, ou enlever quelque portion du cerveau ou lier les artères mammaires et épigastriques, ou scier une portion de deux ou trois côtes, ou couper un intestin dont on insinuerait la partie supérieure dans l'inférieure, ou ouvrir l'œsophage, ou lier les vaisseaux spermatiques, sans y comprendre le nerf, ou essayer quelque autre opération sur quelque autre viscère…" [11].

Victimes des "Lumières" et de la fin des monarchies absolues, démodés, les Jésuites vont subir en France la persécution qui les vise dans l'Europe entière. En 1764, le roi Louis XV va les expulser de France après quelques péripéties judiciaires et, avec l'accord du parlement de Paris, les exproprier de tous leurs biens. De son côté, dans les années 1750, l'archevêque de Paris fait la chasse aux abbés débauchés qui fréquentent les filles. Il est concurrencé par un petit malin qui se déguise en représentant de l'ordre et arrête les prêtres qu'il prend sur le fait. Il les fait monter dans une voiture et alors que le coupable le supplie de ne pas l'emmener à la prison du Fort l'Evêque, négocie sa remise en liberté. Le filou, qui s'empare de tout ce que transporte l'abbé, sera lui-même pris par un faux abbé... [12].

En 1755, le bandit Mandrin est exécuté à Valence.

En 1780, Paris compte plus de 600.000 habitants."La sûreté de Paris, pendant la nuit, est l'ouvrage du guet et de deux ou trois cents mouchards, qui battent le pavé, qui reconnaissent et qui suivent les gens suspects ;c'est pendant la nuit que se font tous les enlèvements de police". Car "à quatre heures du matin, il n'y a plus que le brigand et le poète qui veillent" [12].

L'Ancien Régime judiciaire se terminera avec la suppression, par Louis XVI, de la question préparatoire en 1780, des lettres de cachet en 1778 à la demande de Malesherbes [13] et de la question préalable en 1789, à l'initiative de Necker. Au XVIIIème siècle on ne torturait plus qu'avec l'eau et les brodequins.

«Les lettres de cachet, d'après l'historien Lenôtre, n'ont pas laissé bon renom, et sauf les romanciers et les auteurs dramatiques auxquels elles ont fourni des péripéties attachantes et des dénouements imprévus, on s'accorde généralement à juger odieux ce moyen expéditif dont usait jadis le souverain pour se débarrasser, sans commentaires ni explications, de quelque personnage gênant. (…) D'après la croyance populaire, les agents du pouvoir royal tenaient un véritable comptoir de ces firmans impératifs; ils en distribuaient, en guise d'étrennes, à leurs amies, et leurs commis en faisaient trafic. Michelet, Duruy et Rambaud eux-mêmes ont couvert de leur grande autorité cette dramatique légende.

Or, si invétéré soit-il, c'est encore là un de ces préjugés dont il nous faut rabattre : Jamais aucun homme d'Etat, aucun employé du gouvernement royal n'a livré à qui que ce fût une lettre de cachet en blanc, et si un tel ordre se fût trouvé dans les mains d'un particulier, il n'aurait pu être mis à exécution. M. Frantz Funck-Brentano nous l'affirme et on peut l'en croire, car nul homme au monde ne connaît comme lui les archives de la Bastille qu'il a classées, compulsées, dépouillées, étudiées, critiquées, commentées en maître érudit à qui la police de l'ancien régime a livré tous ses secrets. Bien plus, il nous a montré, dans une clarté aveuglante, que la lettre de cachet, loin d'être pour les sujets du roi de France un instrument d'oppression, se manifestait, au contraire, comme une mesure bienveillante et protectrice, qui épargnait à des coupables les effroyables pénalités dont était prodigue la justice d'alors. Latude eût été roué vif si un ordre du roi ne l'avait soustrait à cette désagréable formalité.

C'est surtout en matière d'honneur familial qu'était sollicitée la lettre de cachet : un père avait-il à se plaindre d'un de ses enfants, un mari de sa femme, une femme de son époux, ils recouraient au roi qui, après sévère enquête, faisait droit à la supplique; on évitait ainsi le scandale de débats publics et la flétrissure d'une condamnation judiciaire» [14].

 

[1] Robert Muchembled, Le temps des supplices, Armand Colin 1992

[2] Amédée Gabourd, Histoire de Paris, Ed Gaume Frères, 1863

[3] Adolphe Guillot, Les prisons de Paris et les prisonniers, Dentu 1890

[4] Henri Gourdon de Genouillac, Paris à travers les âges, Roy 1879

[5] Arlette Lebigre, La police, une histoire sous influence, Gallimard 1993

[6] Simone Delattre, Les douze heures noires, la nuit à Paris au XIXème, Albin Michel 2000

[7] Arlette Lebigre, La révolution des curés, Paris 1588-1594, Albin-Michel 1980

[8] Crimes et criminalité en France, 17ème - 18ème siècles, Armand Colin 1971

[9] Arlette Lebigre, Les dangers de Paris au XVIIème, Albin-Michel 1991

[10] Jean Favier, Paris 2000 ans d'histoire, Fayard 1997

[11] Daniel Arasse, La guillotine et l'imaginaire de la Terreur, Flammarion 1987

[12] Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris et Le Nouveau Paris, Robert Laffont 1990

[13] Amédée de Bast, Les galeries du palais de justice de Paris, Michel Lévy 1851

[14] Georges Lenôtre, Versailles au temps des rois, Grasset 1934