pariscriminel

   Du Moyen-âge jusqu'au XVIIème siècle, 30.000 à 100.000 sorciers, selon les historiens, seront conduits au bûcher dans toute l'Europe, qui compte 100 millions d'habitants. Les trois quarts sont des femmes, accusées d'être membres d'une secte satanique qui risque de dominer le monde. On les accuse, au XVème de manger des enfants non baptisés lors de séances appelées "sabbat" et de pratiquer des rites nocturnes collectifs d'adoration des démons.

   Selon les écrits de Jean Bodin dans les années 1570, les sorcières sont coupables de quinze crimes : "renier Dieu, le maudire et blasphémer, adorer le démon en faisant des sacrifices en son honneur, lui consacrer ses enfants, tuer ceux-ci avant qu'ils ne soient baptisés, les vouer à Satan dès le ventre de leur mère, faire de la propagande pour la secte satanique, jurer au nom du diable pour l'honorer, commettre l'inceste, tuer ses semblables ou des petits enfants pour composer avec leurs restes des décoctions maléfiques, manger de la chair humaine, boire du sang de chrétien et déterrer les morts, tuer par poisons pour par sortilèges, faire périr le bétail, provoquer la stérilité des campagnes, donc la famine, s'accoupler charnellement avec les démons" [Robert Muchembled, Magie et sorcellerie en Europe du Moyen-Age à nos jours, Armand Colin 1994].

   Le 26 avril 1671 encore, le chancelier de l'Université de Paris, le père Lalemant, explique que l'on accuse habituellement les sorciers "d'avoir fait un pacte avec le démon et d'avoir renoncé à Dieu, à leur foi et à leur baptême, d'avoir été marqués par le diable sur une partie de leur corps qui demeurait ensuite insensible, d'avoir excité des tempêtes dans l'air et dans les autres éléments, ce qui aurait causé des stérilités et des maladies extraordinaires et non naturelles, d'avoir été au sabbat , d'y avoir commis plusieurs impiétés et d'y avoir eu quelquefois des commerces criminels avec le démon".

   Les sorcières sont plutôt vieilles selon les critères de l'époque. D'où la représentation de vieilles édentées, d'autant plus laides qu'elles sont haïes. Mais les procès concernent aussi des enfants et des hommes qui leur sont liés par le sang, car on considère la sorcellerie comme héréditaire.

   Le phénomène est plutôt campagnard car aucun document ne semble faire état précisément de mises à mort de sorcières dans Paris.

   Robert Mandrou évoque des dénonciations et des rumeurs paysannes  liées à l'"atmosphère de craintes incessantes qui constitue le décor permanent de la sensibilité paysanne : la sorcière reconnue comme telle, et qui peut-être longtemps acceptée passivement en raison des services attendus d'elle, est à la merci d'un incident ; se laisser *publiquement appeler sorcière sans avoir jamais protesté* devient tout à coup un motif de poursuite…"  Ce sont "toutes les menues querelles, tous les ragots de village", qui "peuvent servir de support aux dénonciations et aux témoignages accablants qui s'ensuivent : la mine peu engageante et le vêtement de l'accusé, les bizarreries de comportement, tout comme l'écho assourdi des drames conjugaux, et sur tout les malheurs les plus lourds, épizooties qui déciment les étables et les porcheries, grêles sur les vignes, blés rouillés et versés, etc…" .

   Les suspects sont torturés aussi longtemps qu'il le faut et finissent par avouer, pour s'épargner ce traitement. Ils préfèrent la mort rapide, assurée à quiconque avoue. Et même à ceux qui n'avouent pas car celui qui n'avoue pas malgré la torture est certainement animé d'une "volonté inébranlable de ne pas trahir le pacte diabolique" [Robert Mandrou, Magistrats et sorciers en France au 17ème siècle, Plon 1968].

   Alors, afin de trouver sur celui-ci la marque du diable, ont le rase totalement et on le pique avec une aiguille pour trouver le point d'insensibilité. Si le suspect ne sent rien et que de plus le sang ne coule pas, c'est à coup sûr la marque du diable…

   Autre méthode : le suspect, jeté à l'eau devant la foule, pieds et poings liés, est certainement coupable s'il surnage. Car c'est certain, l'innocent coule…

   A la fin du XVIème siècle, le juge admet ces modes de preuve. La justice a reculé de mille ans et utilise des procédés proches de l'ordalie. Mais ce n'est pas fini. Au XVIIème on trouvera des juges pour considérer que si toute recherche est restée vaine sur un suspect, c'est probablement que le diable est intervenu pour tromper la justice…

   Et cette justice est chère. Il faut confisquer tous les biens du condamné pour la payer.

   Depuis le 1er décembre 1601 cependant, à l'initiative de ses juges les plus modernistes, le parlement de Paris a décidé d'interdire la recherche de la preuve de la sorcellerie par immersion du suspect. Il interdit aussi aux juges, "sous peine de privation de leurs charges", d'accepter qu'un condamné pour sorcellerie renonce à faire appel.

   Le parlement de Paris entend ainsi se saisir de toutes les affaires de sorcellerie et instituer une sorte de jurisprudence nationale dans cette matière traitée jusque-là dans le plus  grand désordre.

   Mais il ne met pas fin pour autant aux condamnations de supposés sorciers. Ainsi, le 12 septembre 1623, le parlement condamne-t-il le menuisier Michel de Moulins à être brûlé vif. Quelques temps après, le 14 mai 1626, c'est Charles de Franchillon, baron de Chenevières, qui est brûlé place de Grève pour avoir eu des conversations avec "Beelzebub", contenant "plusieurs blasphèmes et choses impies contre Dieu et son honneur". Le parlement l'a "condamné à faire amende honorable devant la grande porte de Notre-Dame, tête et pieds nus, en chemise, tenant en ses mains une torche ardente de poix de deux livres, et là dire et déclarer que méchantement, malicieusement, témérairement et imprudemment, il a présenté requête à Beelzebud, contenant plusieurs blasphèmes et choses impies contre Dieu et son honneur (…) et de là mené place de Grève où il sera dressé un échafaud sur lequel il sera décolé et son procès porté pour y être avec son corps brûlé et les centres jetées au vent, ses biens acquis et confisqués au Roy et le serviteur du Baron de Chenevières banni pour neuf ans du ressort du Parlement de Paris, (…) sous peine d'être pendu et étranglé" .

   En 1624, des juges de province, négligents de l'arrêt du parlement de Paris de 1601, vont décider d'exécuter leurs condamnés pour sorcellerie sans tenir compte de leur volonté de  faire appel. Le parlement de Paris répliquera en instituant l'appel automatique et se déclarant saisi de droit de toute procédure dont la sentence implique torture, mort et autre peine corporelle.

   Rapidement, le parlement de Paris va renoncer à envoyer les "sorciers" au bûcher, réduisant systématiquement les peines en raison de l'incertitude des preuves. En 1644, par exemple, le parlement réduit à 5 ans de bannissement hors de la sénéchaussée de Fontenay-le-Comte, la peine d'une supposée sorcière, Marie Peraudeau veuve Mestayer, que le sénéchal de Fontenay-le-Comte a condamnée à la question ordinaire et extraordinaire et au bûcher. Sa fille Françoise, condamnée aussi au bûcher, se verra acquitter par le parlement.

   Les parlements de province eux, vont mettre 40 ans à suivre cet exemple. Le 10 août 1641, plusieurs juges de l'Aube seront ainsi condamnés par le parlement de Paris pour avoir fait exécuter une présumée sorcière et son fils sans lui transmettre le dossier à rejuger. Le lieutenant de justice Paul Coquerel, son procureur François Haymard, et son greffier Denys Coquerel, seront condamnés pour assassinats et pour avoir abusé de leurs pouvoirs, à faire amende honorable devant Notre-Dame puis à être pendus et étranglés place de Grève, leurs biens confisqués et une amende de 600 livres prélevée sur ceux-ci. La régression définitive des procès de sorcellerie ne se manifestera qu'à partir de 1640 [Robert Mandrou, Magistrats et sorciers en France au 17ème siècle, Plon 1968].

   Dans une énumération de supplices pratiqués dans la région d'Arras, Robert Muchembled [Le temps des supplices, Armand Colin 1992] explique que les faux-monnayeurs étaient bouillis vifs jusqu'en 1317. Par la suite, ils seront pendus. Le bûcher sera surtout utilisé à partir de 1466 pour les homosexuels ou les coupables de bestialité, mais qu'il n'est alors pas encore destiné aux sorcières, lesquelles sont déférées devant le tribunal religieux de l'officialité qui ne condamne pas à mort. Cependant, un historien a écrit que le 9 août 1383, Margot de La Barre était brûlée au marché aux Pourceaux comme sorcière [Henri Gourdon de Genouillac, Paris à travers les âges, Roy 1879]. Un autre pense que Marguerite Porette aurait été , le jour de la Pentecôte 1310, la première personne exécutée sur la place de Grève.

   Les peines ont été allégées par la suite. Voici un exemple récent raconté par la Gazette des Tribunaux: Une fruitière des Halles, en 1845, servait de rabatteuse à quatre sorcières auxquelles elle envoyait les clientes soucieuses. Les quatre sorcières, tireuses de cartes et guérisseuses faisaient bouillir des herbes dans des marmites ou brûlaient des cierges pour les femmes qui craignent d'être trompées et qui payaient. Mais le 20 janvier 1846, Clarisse-Virginie Perrot, couturière, la femme Demarie, sans état, la femme Jacquot, couturière, la femme Mauriac, rentière, qui avaient été repérées, furent condamnés. La première à 6 mois d'emprisonnement, les autres à 3 mois.

 

Mais revenons au XVIè siècle.

    Dans son roman "La vie exécrable de Guillemette Babin, sorcière", (Arthème Fayard, 1946), Maurice Garçon raconte l'exécution, le 15 mai 1564, d'une jeune fille de 23 ans accusée de sorcellerie, sur le parvis de Notre-Dame-la-Grande, à Poitiers, sous les injures et les cris de haine de la foule. Voici l'ambiance :

   Le tombereau étant arrêté, le confesseur dit à la Guillemette de descendre, ce qu'elle fit sans aide d'aucune sorte, ayant les pieds et jambes libres de liens.

   Un chacun fut étonné du courage et fermeté de la sorcière (...). Donc eut les bras et les mains déliés, et reçut autour du col une corde et aussi deux placards, l'un devant et l'autre derrière, sur lesquels étaient écrits : Magicienne, sorcière, sacrilège et homicide ; puis avança au devant du porche et se mit à genoux, seulette au milieu d'un grand espace demeuré vide. Le curé lui bailla un cierge allumé qu'elle tint à la main, et étant requise faire public repentir, déclara à haute et intelligible voix que, méchamment et comme mal avisée, avait abjuré la Sainte Religion, diffamé le Créateur, adoré le démon, et eu avec lui pernicieux accords, faisant sur son ordre sacrilèges infâmes.

   Et quand elle eut terminé, la Guillemette se frappa le front dessus le pavé, criant miséricorde et pitié.

   Lors on lui présenta un crucifix qu'elle baisa dévotement, et exhortée de réciter Confiteor le fit, et même le clergé et aussi le peuple, lequel se mit spontanément à genoux et pria avec elle (...).

   Les valets la saisissant comme les bouchers une charogne, la traînèrent sur le pavé (...) et lui posèrent le poing sur le billot.

   Le bourreau sur le champ, coupa dedans les chairs à hauteur de l'os carpe ou poignet, d'où sortit un sang abondant. Et au premier coup, revint la Guillemette de son évanouissement et poussa un cri si perçant que tous spectateurs furent glacés d'effroi.

   Elle voulut se débattre et dégager, mais, étant étroitement étreinte, ne put seulement faire un mouvement, l'un lui tenant les oreilles, un autre les bras, un autre les jambes et autre aussi lui ayant mis le genou dessus l'épaule.

   Ne se laissant émouvoir par le premier cri, lequel est accoutumé en pareille matière, l'exécuteur besognant derechef trancha muscles, nerfs et artères fort roidement, puis donna encore d'un tiers coup, lequel glissa sur l'os et faillit de côté, la lame en étant ébréchée.

   Tout le peuple regardait, se dressant les plus lointains sur la pointe des pieds, criant :

Taille, bourreau ! (...)

   Et la Guillemette braillait comme porc à l'abattoir, poussant cris stridents, appelant encore le diable à l'aide, se tordant en convulsions et faisant contorsions et grimaces horribles.

   Le bourreau donna encore deux coups, et en la fin détacha la main, tout le monde applaudissant, et les enfants, lesquels étaient au premier rang, dansant, sautant et criant : Vive Dieu !

Un valet ramassa icelle main pour la mettre dessus le bûcher, et au même instant, pour ce qu'un grand flux de sang s'échappait violemment, l'exécuteur lui plongea le moignon dans un pot de poix chaude, laquelle étoupa les conduits et arrêté l'hémorragie. La sorcière s'évanouit derechef, et l'ayant soulevée, les valets la jetèrent dans le fond du tombereau.

   (...) Le peuple pour lors suivit, se pressant tant que quelques unes personnes étant tombées ne se purent relever et furent foulées aux pieds. Ne voyant plus la Guillemette qui était gisante au fond du tombereau, aucuns se mirent dans l'esprit qu'on la voulait soustraire au bûcher, et entreprirent faire un mauvais parti aux soldats et valets (...). Le bourreau prenant son couteau piqua secrètement par plusieurs fois la sorcière aux tétins, la blessant douloureusement jusqu'à la sortir de son étourdissement. Revenant à la vie, elle se mit à crier aussitôt, et le bourreau la prenant par la peau des épaules la souleva et l'assit sur le banc. Puis, se tenant debout auprès 'elle, il fit signe à la foule que point ne ferait de quartier.

   (...) Enfin le cortège arriva vers les cinq heures en la place du pilori où était dressé le bûcher. (...) L'exécuteur et ses valets la lièrent avec chaînes de fer à un poteau planté dans le bûcher. Icelui bûcher était fait de vingt gerbes de paille et douze fagots de sarments. Le bourreau s'assura de la solidité des liens et que ne se pourrait évader la patiente, laquelle ne cessait brailler et démener, ne songeant aucunement à son Salut (...).

   Un autre valet alluma dans un autre coin, et en un instant les flammes ronflèrent, montant très haut et enveloppant la femelle qui se roidissait, vomissant cris affreux et épouvantables.

   Le bourreau alors, voulant exécuter le Retentum du jugement et voyant s'enflammer les vêtements, tira un grand coup sur la corde dont il avait gardé le bout en la main et, s'appuyant du pied, se fit très pesant. De ce coup fut serré le lien autour du col si roidement que la tête fut tirée en arrière, étoupant paroles et cris et que la bouche de l'eryge s'ouvrit, montrant grosse langue sortie d'un demi pied. En même temps grossirent les yeux, paraissant vouloir jaillir de la tête.

   (...) Les habits de la Guillemette étant brûlés, elle apparut tout à coup nue comme au Sabbat, et, étant entourée de feu, semblait une diablesse terrible et admirable (...). L'exécuteur prit un croc de fer et agita avec icelui les bois et paille d'où s'élevèrent flammes plus hautes. La graisse de la femme commença fondre et couler, puis le cuir crépita et se fendit, répandant odeur épouvantable, dont quelques-uns furent incommodés. Les flammes continuant être activées, le poteau se consuma, et en la fin le corps tomba dedans le brasier, faisant élancer vers le ciel grande profusion d'étincelles. Le bourreau et ses valets ne cessèrent donner grands coups dans le feu pour empêcher le bûcher de ralentir son ardeur, et le crâne étant échauffé éclaté soudainement comme une châtaigne ou comme ferait un coup de mousquet. Il s'éleva encore fumée plus âcre et noire que devant, laquelle fumée prit dans le ciel forme d'une tête de bouc énorme et repoussante, dont fut tout le monde épouvanté...