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Exécutés à la Barrière Saint-Jacques, 1832-1851.

Place Saint-Jacques Paris Paris

De 1827 à 1835, 413 personnes sont exécutées en France, auxquelles il faut ajouter 88 exécutions disciplinaires dans les bagnes [Gazette des Tribunaux, 26 septembre 1837].

Le premier guillotiné de la place Saint-Jacques, le 3 février 1832, s'appelle Desandrieux. Auparavant, on exécutait place de Grève (v. 4ème arr, pl de l'Hôtel-de-Ville). "A Paris, écrira Victor Hugo, nous revenons au temps des exécutions secrètes. Comme on n'ose plus décapiter en Grève depuis juillet, comme on a peur, comme on est lâche, voici ce qu'on fait. On a pris dernièrement à Bicêtre un homme, un condamné à mort, un nommé Désandrieux, je crois ; on l'a mis dans une espèce de panier traîné sur deux roues, clos de toutes parts, cadenassé et verrouillé ; puis, un gendarme en tête, un gendarme en queue, à petit bruit et sans foule, on a été déposer le paquet à la barrière déserte de Saint-Jacques. Arrivés là, il était 8 heures du matin, à peine jour, il y avait une guillotine toute fraîche dressée, pour public quelques douzaine de petits garçons groupés sur les tas de pierres voisins autour de la machine inattendue ; vite, on a tiré l'homme du panier, et, sans lui donner le temps de respirer, furtivement, sournoisement, honteusement, on lui a escamoté sa tête. Cela s'appelle un acte public et solennel de haute justice. Infâme décision !"

De son côté, l'autorité, le préfet de Paris le 16 novembre 1831, prétexte que "la place de Grève ne peut plus servir de lieu d'exécution depuis que de généreux citoyens y ont si glorieusement versé leur sang pour la cause nationale".

La vérité est que l'autorité ne peut plus supporter les scènes de délire collectif qui accompagnent les exécutions en pleine journée, en plein Paris. Le 3 décembre 1829, une foule immense a assisté à l'exécution de Daumas-Dupin, un ancien bagnard qui avait assassiné en janvier un couple de cabaretiers près de Pontoise. De même, les assassins du concierge de l'hôtel Vaucanson (v. 11ème arr, rue de Charonne), se sont montrés particulièrement virulents et insolents au moment de leur exécution. On a donc décidé d'exécuter désormais près des prisons, loin du centre de Paris. On a pensé à la place Vauban, à la place de Breteuil ...près des abattoirs de Grenelle, et on a fini par choisir, le 20 janvier 1832, la place Saint-Jacques. On pense aussi qu'il convient de montrer l'exemple et de rappeler ainsi à l'ordre, aux barrières de Paris, la population ouvrière misérable de la capitale, la moins stable, la plus "criminogène" [Louis Chevalier, Classes laborieuses, classes dangereuses, Plon 1969].

Victor Hugo estime que l'exécution devient en 1832 une sorte de mauvais coup semblable à celui que l'on voulait punir. "Est-ce sérieusement que vous croyez faire un exemple quand vous égorgez misérablement un pauvre homme dans le recoin le plus désert des boulevards extérieurs ?"

Le 31 décembre 1835, on attend l'exécution de Lacenaire à la Barrière Saint-Jacques. Mais elle ne vient pas, parce que Louis-Philippe traîne. Depuis cinq ans, le roi a pour habitude de n'user du droit de grâce qu'après examen personnel des dossiers. Ce qui retarde les exécutions... alors qu'elles auraient dû se faire dans les 24 heures de l'expiration du délai de pourvoi en cassation ou de l'envoi de l'arrêt de rejet au procureur-général.

Enfin, le jour de l'exécution est arrivé. L'abbé Montès et l'abbé Azibert accompagnent Pierre-François Lacenaire et son ami Pierre Avril. C'est à l'aube du 9 janvier 1836. Lacenaire, préoccupé de son image, fait de l'humour. Au directeur de la prison de Bicêtre, M. Becquerel, il déclare : "je vous salue, j'ai fait demander pour ce matin du papier et de l'encre, on a oublié. Ce sera pour demain". A la guillotine, Avril passe le premier. Lacenaire, qui a promis d’avoir du courage, s’installe dans le sang d’Avril, mais la guillotine tombe en panne. Comme Hébert en 1794 (v. 8ème arr, pl de la Concorde), il lui faut attendre vingt secondes dans cette posture. Trois fois, le couteau s’arrête en route ! Trois fois le bourreau le remonte ! Enfin, il descend jusqu’au cou de l’assassin… Il est 8h33.

Lacenaire s'est efforcé de laisser une "œuvre" durant son séjour en prison. Il a écrit Le dernier chant :

 "En expirant, le cygne chante encor,

 Ah laissez-moi chanter mon chant de mort !..

Ah laissez-moi chanter, moi qui sans agonie

Vais vous quitter dans peu d'instants,

Qui ne regrette de la vie

Que quelques jours de mon printemps

Et quelques baisers d'une amie

Qui m'ont charmé jusqu'à vingt ans !..."

Cinq à six-cents personnes seulement assistent à l'exécution car elle n'a pas été annoncée. Les préparatifs ont pourtant duré trois heures ! C'est que Lacenaire est déjà célèbre. Il va avoir droit le lendemain à trois colonnes dans les journaux spécialisés. Dans ses mémoires, on trouve une complainte, rédigée le 28 décembre 1835, à la Conciergerie :

"Plus tard enfin, voleur, escroc, faussaire,

Tous les forfaits ne me content plus rien,

Pour débuter, on devient assassin.

Petits Mioches

En vos bamboches

N'oubliez pas ce précepte moral :

Dans son ménage

Faut être sage

Sans vouloir faire en tout temps Carnaval".

Cela se chante sur l'air d'un "cantique de Saint-Roch", dit-on à l'époque.

Dès le lendemain, on annoncera la publication des mémoires de Lacenaire, chez le libraire Ollivier.

Succédant à Lacenaire, le 27 janvier 1836, Joseph David est exécuté à l'aube. Il a tué sa belle-sœur le 9 juillet 1835 dans l'Hôtel des Invalides où son frère aîné, Pierre, a un emploi de bureau. David voulait "séduire" de force sa belle-sœur et elle refusait ses avances. La cour d'assises l'a condamné le 21 novembre 1835.

Le matin du 19 février 1836, on exécute Fieschi et ses deux amis Morey et Pépin, pour l'attentat du boulevard du Temple (v. 11ème arr). Pépin se présente, fumant la pipe, devant les 6.200 hommes de troupe qui jalonnent le parcours du Luxembourg à la Barrière Saint-Jacques et les 25.000 spectateurs juchés jusque dans les arbres. Les généraux Darriule et Bugeaud sont sur place, en grand uniforme. Fieschi passera le dernier. Il a le temps de crier à la foule qu'il meurt content. Sa tête sera autopsiée pour y découvrir d'éventuelles particularités, mais le 22, le compte-rendu public de l'opération annoncera que rien n'a été découvert.

Le roi Louis-Philippe a refusé sa grâce en ces termes :"Ce n'est que le sentiment d'un grand devoir qui me détermine à donner une approbation, qui est un des actes les plus pénibles de ma vie. Seulement j'entends qu'en considération de la franchise des aveux de Fieschi, et de sa conduite pendant le procès, il lui soit fait remise de la partie accessoire de la peine et je regrette profondément que plus ne me soit pas permis par ma conscience".

Pépin et Morey seront inhumés au cimetière parisien du Sud (Montparnasse). Le corps de Fieschi sera refusé au doyen de la faculté de médecine, bien qu'il n'ait pas été réclamé par sa famille.

Le 26 février 1836, on arrêtera une demoiselle Grouvelle, 38 ans, surprise à fleurir la tombe de Pépin, mais elle sera relaxée par le tribunal. D'autres seront arrêtés le surlendemain.

Le matin du 8 février 1845, Nicolas Fourrier est exécuté. Condamné à mort le 30 novembre 1844, c'est un imprimeur en papiers peints de 27 ans qui dirige une bande de malfaiteurs, (15 accusés au procès) avec 67 meurtres, attaques nocturnes, vols avec violence à leur actif. Devant une foule silencieuse, il monte sur l'échafaud en maudissant ses parents.

(dessin Petit Journal)